Ouvrir un portefeuille mobile ne signifie pas forcément s’en servir. Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), les comptes se multiplient, mais une large part reste silencieuse pendant plusieurs mois. Ce décalage pose une question centrale : comment transformer l’accès numérique en usage régulier, utile aux ménages et aux entreprises ?
Un indicateur d’accès qui ne dit pas tout
L’UEMOA réunit huit pays d’Afrique de l’Ouest partageant notamment une monnaie et une banque centrale communes : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. La BCEAO, dont le siège est à Dakar, suit l’évolution de l’inclusion financière dans cet espace. Son tableau de bord 2025, publié le 20 octobre 2026, distingue l’accès aux services de leur utilisation effective. Le tableau de bord de l’inclusion financière de la BCEAO fournit les séries régionales et nationales.
Cette distinction compte. Un compte peut être créé pour recevoir un transfert ponctuel, puis ne plus servir. La BCEAO considère inactif tout compte de monnaie électronique qui n’a enregistré aucune utilisation pendant trois mois. Le chiffre ne signifie donc ni que son titulaire n’a aucun accès financier, ni que le compte est fermé : il décrit une période sans transaction.
Des millions de comptes, des usages inégaux
En 2025, l’Union comptait 284,8 millions de comptes ouverts, contre 248,7 millions en 2024, soit une progression de 14,5 %. Parmi eux, 92,7 millions avaient été utilisés au cours des 90 derniers jours. Le taux d’activité atteignait ainsi 32,56 %, après 30,90 % en 2024. Il demeure toutefois en retrait par rapport aux 41,58 % mesurés en 2022. Environ 192 millions de comptes n’ont donc pas satisfait au critère d’activité retenu par la Banque centrale.
Les écarts nationaux sont importants. La Guinée-Bissau affiche le taux d’activité le plus élevé, à 60,67 %, devant le Togo, à 54,48 %, et le Burkina Faso, à 50,36 %. À l’autre extrémité, le Niger se situe à 10,85 %. Le Sénégal atteint 28,68 % et le Bénin 28,62 %. Ces résultats décrivent des situations différentes ; ils ne suffisent pas à en établir les causes.
Le nombre de comptes ouverts varie lui aussi fortement. La Côte d’Ivoire en concentre 109,6 millions, dont 33,3 millions actifs. Le Sénégal en compte 59,7 millions, dont 17,1 millions actifs, tandis que le Bénin en recense 40,7 millions, dont 11,7 millions actifs. Ces volumes reflètent l’ampleur du marché, mais ne mesurent pas à eux seuls la fréquence des paiements ni la diversité des usages.
Les transactions progressent malgré le faible taux d’activité
Le contraste apparaît dans les opérations enregistrées. Leur nombre est passé de 11,9 milliards en 2024 à 16,4 milliards en 2025, soit une hausse de 37,3 %. Leur valeur a atteint 219 151 milliards de francs CFA, contre 156 889 milliards un an plus tôt, une progression de 39,7 %. Dans le même temps, les points de service actifs — lieux ou agents permettant notamment les dépôts et retraits — ont augmenté de 962 411 à près de 1,45 million, soit 50,8 %.
Ces mouvements ne se contredisent pas nécessairement. Un nombre relativement restreint de comptes peut générer de nombreuses transactions ; des utilisateurs déjà actifs peuvent aussi effectuer davantage d’opérations. Les données agrégées publiées ne permettent pas de déterminer quelle part de la hausse vient des nouveaux utilisateurs, des titulaires déjà présents ou d’une fréquence accrue des paiements.
Cette réserve est importante pour les prestataires comme pour les autorités. Le volume total des opérations renseigne sur l’activité du système, mais pas sur la répartition de ses bénéfices. Un commerçant urbain qui accepte les paiements mobiles, un salarié recevant son salaire sur portefeuille et une vendeuse qui privilégie encore les espèces n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes contraintes. La couverture du réseau, le coût des opérations, la qualité de la connexion et la simplicité des services peuvent peser sur les usages ; le rapport statistique, à lui seul, ne permet pas de les départager.
Le prochain enjeu : convertir l’accès en service utile
La BCEAO a adopté une stratégie régionale d’inclusion financière pour 2025-2030 et développe un cadre de dialogue avec les acteurs de la technologie financière. La Banque présente ces dispositifs comme des leviers pour accompagner l’innovation tout en suivant ses risques et son encadrement. Mais l’élargissement de l’offre ne garantit pas automatiquement une utilisation régulière. La protection des usagers, la fiabilité des transactions et l’adaptation des services aux réalités locales restent déterminantes.
Pour les huit pays de l’UEMOA, le suivi devra donc porter sur plusieurs mesures à la fois : comptes ouverts, comptes actifs, fréquence des opérations, coûts et répartition des services entre territoires. Le taux régional résume une tendance, mais masque des écarts nationaux marqués. Les prochaines publications de la BCEAO permettront de voir si la hausse des transactions s’accompagne d’un usage plus large et plus durable, au-delà des comptes déjà actifs.
La Banque centrale décrit par ailleurs les fonctions des fintechs et les mécanismes mis en place pour accompagner leur développement dans l’Union. La page de la BCEAO sur les fintechs et la digitalisation financière situe ces initiatives dans le cadre régional de l’innovation et de la supervision.