Une cinquantaine d’accords, mais des échanges commerciaux encore jugés trop modestes : la relation entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire se mesure désormais à l’écart entre les engagements diplomatiques et les projets effectivement réalisés. À Abidjan, les deux gouvernements ont remis cette question au centre de leur agenda.
Deux partenaires au cœur de l’Afrique de l’Ouest
Le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui partage une monnaie commune, le franc CFA, et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), cadre régional de coopération économique et politique. Leur rapprochement concerne donc à la fois leurs relations bilatérales et l’intégration de la sous-région.
Les deux économies figurent parmi les principaux moteurs des échanges au sein de l’UEMOA. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest relève que la Côte d’Ivoire et le Sénégal étaient, en 2023, les deux principaux fournisseurs intra-communautaires. Cette position donne un poids concret à leur coopération, sans signifier que les échanges entre eux exploitent déjà tout leur potentiel. Le rapport de la BCEAO sur les échanges régionaux situe ainsi leur rôle dans l’espace monétaire commun.
La rencontre se tient dans un contexte où les deux pays cherchent à transformer leurs priorités de développement en investissements, en emplois et en infrastructures. La Côte d’Ivoire prépare son Plan national de développement 2026-2030, tandis que le Sénégal met en œuvre sa Stratégie nationale de développement 2025-2029, selon les éléments présentés par le gouvernement ivoirien.
Des accords à traduire en résultats
Le Premier ministre sénégalais Ahmadou Al Aminou Lô s’est rendu en Côte d’Ivoire les 18 et 19 octobre 2026 pour une visite de travail et d’amitié. Le 19 octobre, il a rencontré son homologue ivoirien, Robert Beugré Mambé, puis le président Alassane Ouattara. Les entretiens se sont tenus à Abidjan, capitale économique ivoirienne. La capitale politique et administrative du pays est Yamoussoukro.
Les discussions ont porté notamment sur les accords conclus depuis les années 1970. Lô a évoqué une cinquantaine d’engagements et estimé que peu étaient appliqués de façon satisfaisante. Il a plaidé pour des objectifs précis, des délais et un suivi régulier, ainsi que pour rendre opérationnel avant la fin de l’année le comité conjoint chargé de suivre les décisions de la Grande commission mixte de coopération.
Les deux gouvernements avancent un volume d’échanges commerciaux d’environ 250 milliards de francs CFA. Ce chiffre, cité par les responsables lors de la visite, est présenté comme une valeur cumulée et comme une estimation. Il ne renseigne pas à lui seul sur la répartition des échanges entre les pays, les secteurs concernés ou leur évolution annuelle. Les autorités le jugent néanmoins inférieur aux possibilités d’investissement et de commerce entre les deux économies. L’Agence de presse sénégalaise et les services gouvernementaux ivoiriens ont également rapporté ce montant et l’appel à renforcer les investissements privés. Le compte rendu de l’APS détaille les propositions de suivi des accords.
Commerce, sécurité et coopération concrète
Robert Beugré Mambé a mis en avant l’agriculture, l’énergie et les politiques publiques. Il souhaite aussi une participation plus importante des entreprises des deux pays. Pour les acteurs économiques, l’enjeu ne se limite pas à signer des accords : il faut identifier les projets, faciliter leur financement et préciser les responsabilités de mise en œuvre.
Les priorités évoquées touchent des secteurs où la coopération peut produire des effets différents selon les populations. Des projets agricoles peuvent concerner les producteurs et les circuits d’approvisionnement ; des investissements énergétiques, les entreprises et les ménages. Mais les bénéfices dépendront des projets retenus, de leur localisation et de la place accordée aux entreprises locales. Les annonces de la visite ne précisent pas encore de calendrier sectoriel ni de financement détaillé.
La sécurité régionale figurait également à l’ordre du jour. Les chefs de gouvernement ont évoqué la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme violent et la criminalité transnationale, ainsi que la formation et le partage d’informations. Ces sujets dépassent les frontières nationales : ils appellent une coordination entre services et une coopération avec les mécanismes de la CEDEAO. Les déclarations publiques ne détaillent toutefois pas les modalités opérationnelles convenues.
La relation entre Dakar et Abidjan s’inscrit ainsi dans un rapport de forces régional où les deux pays cherchent à consolider leur influence économique tout en maintenant des cadres communs. La coopération monétaire et commerciale de l’UEMOA facilite les échanges, tandis que la CEDEAO offre un espace plus large pour discuter de sécurité et d’intégration.
Le prochain test sera celui du suivi
La visite a remis sur la table un problème classique de la diplomatie régionale : la distance entre les accords signés et leur exécution. Le comité conjoint annoncé pourrait offrir un outil de suivi, à condition qu’il fixe des échéances, publie l’avancement des engagements et associe les administrations concernées. À ce stade, ces éléments restent à préciser.
Les deux gouvernements ont également évoqué les Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026, prévus du 31 octobre au 13 novembre au Sénégal. Cet événement constitue une échéance proche de coopération et de mobilisation régionale, mais le principal indicateur du rapprochement bilatéral restera la concrétisation des projets annoncés.
Pour l’UEMOA et la CEDEAO, l’enjeu est plus large qu’une relation entre deux capitales. Si les principaux partenaires commerciaux de l’Union parviennent à rendre leurs accords plus opérationnels, cela pourrait renforcer les échanges intrarégionaux. La prochaine étape à surveiller est donc moins une nouvelle déclaration qu’un calendrier de mise en œuvre vérifiable.