Transformer les amandes de karité en Côte d’Ivoire peut créer davantage de valeur sur place. Mais une usine supplémentaire ne garantit pas, à elle seule, de meilleurs revenus pour les femmes qui collectent et vendent la matière première. Tout dépendra des volumes réellement traités, des conditions d’achat et des débouchés pour les produits finis.
Ce défi se joue notamment autour de Bouaké, dans le centre du pays, mais concerne une filière ouest-africaine dont les chaînes d’approvisionnement dépassent les frontières nationales. La Côte d’Ivoire est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Dans cette région, les politiques nationales de transformation doivent composer avec des flux commerciaux transfrontaliers et des marchés partagés.
Une nouvelle capacité industrielle à Bouaké
Lundi 12 octobre 2026, le ministre ivoirien de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, a inauguré l’usine BETA VEG OIL à Kongodékro, dans la commune de Bouaké. L’installation doit traiter du karité et du soja. Le ministère annonce une capacité de 70 000 tonnes de matières premières par an. Ce chiffre concerne l’ensemble de l’activité, et non le seul karité.
L’Agence ivoirienne de presse a également rapporté l’inauguration et la spécialisation de l’usine. Toutefois, les informations publiques consultées ne précisent pas quelle part de la capacité sera consacrée au karité, ni les volumes annuels que l’entreprise prévoit effectivement de transformer. Il faut donc distinguer la capacité théorique de production des achats et traitements qui seront réalisés.
Le ministère évoque environ 450 emplois directs attendus. Ce chiffre reste une annonce officielle, et non un bilan d’emplois déjà constatés. L’activité pourrait aussi soutenir le transport, le stockage et la commercialisation dans la région du Gbêkê. Son effet local dépendra notamment de la régularité de l’approvisionnement et des contrats noués avec les collectrices et les coopératives.
La nouvelle unité rejoint un parc industriel déjà constitué. Le Conseil du coton, de l’anacarde et du karité (CCAK), organisme public chargé notamment du suivi de la filière, estime que le pays compte 21 unités de transformation. Leur capacité installée pour les amandes atteindrait environ 130 000 tonnes par an. Pourtant, en 2025-2026, seules 51 697 tonnes ont été enregistrées dans le circuit formel et orientées vers les transformateurs locaux.
Approvisionner les usines sans fragiliser les collectrices
Le décalage entre les capacités annoncées et les volumes commercialisés souligne le principal enjeu : alimenter les unités en matière première de façon durable. Pour la campagne 2026-2027, ouverte le 14 août, le CCAK vise 60 000 tonnes d’amandes commercialisées. Il s’agit d’un objectif, pas d’un résultat déjà atteint.
Depuis janvier 2025, l’exportation des noix et des amandes de karité est suspendue à titre conservatoire par les autorités ivoiriennes. La mesure vise à réserver davantage de matière première aux transformateurs du pays. Pour la campagne actuelle, le CCAK a aussi indiqué que les achats auprès des collectrices et des acheteurs seraient réservés aux unités locales, jusqu’à nouvel ordre. Ces règles peuvent favoriser l’approvisionnement industriel, mais leur mise en œuvre et leurs effets sur les prix doivent être suivis.
Les femmes occupent une place centrale dans la collecte et la commercialisation des amandes, souvent dans les zones rurales du nord. Une hausse des capacités ne se traduira donc pas automatiquement par une amélioration de leurs revenus. Les prix effectivement payés, les délais de règlement, la qualité exigée et l’accès direct aux acheteurs comptent autant que l’ouverture d’une usine. Le ministère a appelé à des partenariats plus transparents et réguliers avec les collectrices. BETA VEG OIL prévoit, selon lui, de s’approvisionner directement auprès d’elles pour environ 20 % de ses besoins en matières premières.
La suspension des exportations brutes appelle également une attention particulière aux conditions de marché. Elle peut orienter les amandes vers les usines ivoiriennes, mais elle réduit aussi les possibilités de vente à l’extérieur pour les acteurs concernés. La question est donc de savoir si les achats industriels offriront des débouchés accessibles et une rémunération satisfaisante aux collectrices, sans créer de blocages dans les circuits locaux.
Du beurre exporté, mais quelle valeur ajoutée ?
La filière dispose déjà de débouchés pour ses produits transformés. Au cours de la campagne 2025-2026, 14 078 tonnes de beurre de karité ivoirien ont été exportées vers 13 pays d’Asie, d’Europe et d’Amérique, selon les données relayées par les autorités et les acteurs de la filière. Ces ventes montrent qu’une production locale peut atteindre des marchés internationaux. Elles ne permettent toutefois pas, à elles seules, de mesurer les revenus revenant aux collectrices ou la valeur conservée dans le pays.
L’enjeu est de progresser au-delà du traitement initial des amandes. Le raffinage, la qualité constante et la fabrication de produits finis peuvent permettre de capter davantage de valeur. Mais cela suppose des investissements, des compétences, des normes adaptées et des relations commerciales durables. Pour Bouaké, les retombées dépendront aussi de la part de la production qui sera transformée sur place plutôt que simplement collectée ou expédiée.
La filière ivoirienne s’inscrit dans une dynamique régionale : les amandes et les produits dérivés circulent dans un espace ouest-africain où plusieurs pays développent leurs propres unités de transformation. Les règles ivoiriennes d’exportation pourraient influer sur les flux commerciaux de la région. À l’échelle de la CEDEAO, l’équilibre entre approvisionnement des industries nationales, commerce transfrontalier et revenus des communautés productrices restera donc déterminant.
Les prochains indicateurs à examiner seront les volumes de karité réellement traités par BETA VEG OIL, le nombre d’emplois effectivement créés et les conditions d’achat proposées aux collectrices. Le bilan de la campagne 2026-2027 dira aussi si l’objectif de 60 000 tonnes est atteint. C’est à ces résultats, davantage qu’à la capacité annoncée de l’usine, que se mesurera l’impact concret de cette nouvelle infrastructure.
Sources de vérification : ministère ivoirien de l’Agriculture, inauguration et capacité annoncée, Agence ivoirienne de presse, inauguration de BETA VEG OIL, bilan gouvernemental de la campagne 2025-2026, Direction générale des Douanes, suspension des exportations d’amandes et de noix de karité.