Une intelligence artificielle peut-elle améliorer un service public si les administrations ne disposent pas de données fiables, protégées et compatibles entre elles ? Au Tchad, cette question relie deux chantiers désormais engagés : organiser les données nationales et fixer les règles d’un usage de l’IA adapté aux besoins du pays.

Deux stratégies, un même socle numérique

À N’Djamena, les autorités préparent une stratégie nationale d’intelligence artificielle pour 2026-2030. Les travaux de prévalidation ont été lancés le 8 octobre 2026 avec des représentants du ministère chargé du numérique, des institutions et des experts, avec l’appui de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA). Le projet doit encore être examiné et transmis au gouvernement : il n’est donc pas définitivement adopté.

Quelques jours plus tôt, le 7 octobre, un atelier national avait examiné le projet de stratégie de gouvernance des données. Cette étape technique vise à consolider le texte avant son adoption. La stratégie doit encadrer la collecte, la gestion, le partage, la protection et l’usage des données publiques. Le compte rendu de l’atelier publié à N’Djamena détaille les domaines concernés, dont la santé, l’éducation, l’agriculture, l’élevage, les mines et les services numériques.

Les deux dossiers sont étroitement liés. Les outils d’intelligence artificielle apprennent à partir de données. Si celles-ci sont incomplètes, mal classées ou difficiles à échanger entre administrations, les résultats risquent d’être peu fiables. La protection des informations personnelles et la sécurité des systèmes comptent tout autant que leur disponibilité.

Un diagnostic qui pointe des fragilités concrètes

Le diagnostic mené avec l’appui de la CEA en 2026 évalue à 30,27 % la maturité de la gouvernance des données au Tchad, selon l’outil d’autoévaluation de l’Union africaine. La CEA cite notamment un cadre juridique incomplet, une coordination institutionnelle fragmentée, une interopérabilité insuffisante et un manque de compétences spécialisées. Ce score décrit un état des lieux ; il ne mesure pas à lui seul la qualité de chaque service public.

La présentation du programme par la CEA précise que l’élaboration de la stratégie de gouvernance cherche à répondre à ces lacunes, en tenant compte des réalités tchadiennes, notamment des besoins de connectivité hors des villes et des capacités des institutions. Le chiffre de 30,27 % provient de ce diagnostic et n’a pas été confirmé ici par une seconde évaluation indépendante.

Pour les habitants, les choix de mise en œuvre auront des effets très concrets. Des registres mieux tenus pourraient faciliter certaines démarches administratives ou améliorer la planification dans la santé et l’éducation. Mais les bénéfices dépendront aussi de l’accès à Internet, de la qualité des services dans les régions et de la capacité des agents publics à utiliser les nouveaux outils. Une plateforme conçue pour la capitale ne répond pas automatiquement aux besoins des zones rurales.

La question de la protection est tout aussi importante. Les données administratives, médicales ou biométriques peuvent faciliter la délivrance de services, mais leur circulation accroît aussi les risques d’accès indu, d’erreur ou d’utilisation sans garanties suffisantes. Les textes devront donc clarifier qui peut consulter les informations, dans quel but, et quels recours sont ouverts aux personnes concernées.

Des choix à faire avant le déploiement

La future stratégie d’IA devra dépasser l’énoncé d’ambitions. Elle devrait préciser les secteurs prioritaires, les moyens financiers et humains, les infrastructures nécessaires, ainsi que le calendrier d’exécution. Elle devra aussi définir la place des langues utilisées au Tchad, la manière de tester les systèmes et les responsabilités en cas de décision automatisée erronée. Ces points restent à préciser dans le document final.

Le ministre des Télécommunications, de l’Économie numérique et de la Digitalisation, Haliki Choua Mahamat, a présenté les données comme un levier de modernisation de l’État et de développement économique et social. Cette ambition suppose une coordination durable entre administrations. Sans normes communes et personnels formés, chaque institution risque de conserver ses propres fichiers et outils, limitant les échanges autant que la portée des investissements.

Le chantier s’inscrit aussi dans une dynamique continentale. En 2024, l’Union africaine a approuvé une stratégie de l’IA qui encourage des approches nationales coordonnées, une intelligence artificielle responsable et une coopération entre pays. Le cadre continental de l’Union africaine place ainsi les politiques nationales dans un effort plus large, sans imposer un modèle identique à chaque État.

Pour le Tchad, membre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), la cohérence régionale peut compter dans les échanges de données et le développement de services numériques transfrontaliers. La CEMAC réunit six pays d’Afrique centrale autour d’une intégration économique et monétaire. La Commission de la CEMAC constitue un cadre régional où ces enjeux pourront prendre une dimension collective, même si les stratégies tchadiennes restent d’abord des choix nationaux.

La prochaine étape sera donc moins l’annonce d’une stratégie que sa traduction en règles applicables, en budgets et en services accessibles. Le gouvernement devra encore se prononcer sur les deux textes. Leur mise en œuvre dira si le Tchad peut transformer ses données en outils utiles, tout en protégeant les droits des citoyens et en évitant que les bénéfices du numérique restent concentrés dans les administrations centrales ou les grands centres urbains.