La reprise des audiences n’a pas suffi à régler le conflit entre les avocats marocains et l’exécutif. Au Maroc, la suspension annoncée en février a ouvert une parenthèse de dialogue, mais la contestation a ensuite repris autour du texte qui redéfinit l’organisation de la profession.
Une pause dans le mouvement, pas un accord
Le différend porte sur l’équilibre entre la tutelle de l’État et l’autonomie des barreaux. Pour les avocats, cet équilibre touche directement à leur capacité de défendre leurs clients sans intervention administrative. Pour les autorités, la réforme s’inscrit dans la réorganisation du système judiciaire.
Le projet de loi 66.23 a été adopté par le Conseil de gouvernement le 8 janvier 2026. L’Association des barreaux du Maroc (ABAM) a lancé un mouvement de grève le même mois. Les avocats ont notamment dénoncé des dispositions qui, selon eux, pourraient accroître le rôle de l’exécutif dans l’accès à la profession, la formation et la discipline.
Le 11 février, l’ABAM a annoncé la suspension de l’arrêt de travail et la reprise des prestations à compter du lundi 16 février. La décision faisait suite à l’ouverture d’un nouveau dialogue sous l’égide du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Une commission conjointe devait examiner le projet ; selon les informations rapportées alors, le texte ne serait pas transmis au Parlement avant l’achèvement de ses travaux. SNRT News a rapporté la décision de suspension, tandis que le média marocain Médias24 a précisé le calendrier de reprise et la relance des discussions.
Il ne s’agissait donc ni d’un retrait du projet ni d’un accord définitif. La reprise devait permettre aux justiciables de retrouver leurs avocats et aux juridictions de reprendre leur activité, tout en laissant une chance aux négociations. L’avocat au barreau de Rabat Aahd Sadouk résumait alors le dilemme : « Quatre mois d’affilée, cela nuit aux justiciables. » Cette durée, avancée dans le témoignage fourni, ne concorde toutefois pas avec les dates publiées en février : le mouvement avait alors commencé en janvier et duré environ sept semaines, d’après les informations recoupées.
Indépendance professionnelle et accès au droit
Les désaccords ne sont pas seulement corporatistes. Les avocats contestent notamment la place que le projet accorderait aux autorités publiques dans la gestion de la profession. Ils estiment qu’une telle évolution pourrait réduire l’autonomie des barreaux. Cette lecture est celle de l’ABAM, et non un effet déjà établi de la loi.
Dans une résolution adoptée le 6 février, le Conseil national des barreaux français a également relevé des inquiétudes concernant les modalités d’accès à la profession, la formation et les procédures disciplinaires. Cette prise de position apporte un regard extérieur, mais ne remplace pas le débat marocain : l’ABAM et les autorités marocaines restent les acteurs centraux de la négociation. La résolution du Conseil national des barreaux reprend les préoccupations exprimées par l’association marocaine.
Pour les justiciables, une grève prolongée peut repousser des audiences, retarder le traitement de dossiers et compliquer l’accès à un conseil juridique. Les effets ne sont pas identiques pour tous : une entreprise peut parfois réorganiser son suivi juridique, tandis qu’une personne en détention, une famille engagée dans un litige ou un salarié contestant un licenciement dispose souvent de moins de marges. Les retards s’ajoutent alors aux contraintes ordinaires d’accès aux tribunaux, dans les grandes villes comme dans les régions éloignées.
Le gouvernement doit, de son côté, concilier modernisation des règles et confiance des professionnels. Un texte contesté par ceux qui l’appliquent risque de rencontrer des résistances même après son adoption. Le dialogue annoncé en février constituait donc un test de méthode autant qu’une négociation sur des articles précis.
La reprise de février n’a pas clos le dossier
La chronologie ultérieure invite à ne pas présenter la suspension de février comme la fin du conflit. En août 2026, SNRT News rapportait que l’ABAM maintenait de nouveau la cessation des activités professionnelles, alors que le désaccord autour de la loi 66.23 persistait. Une autre publication de la chaîne publique marocaine faisait état, le 27 août, de la reconduction du mouvement. Le point de situation publié en août confirme que la reprise annoncée quelques mois plus tôt n’avait pas réglé le fond du différend.
Cette évolution corrige aussi l’idée d’une mobilisation continue de plus de quatre mois suivie d’un retour durable au travail : les annonces disponibles décrivent plutôt une suspension temporaire en février, puis une nouvelle phase de contestation. Les informations consultées ne permettent pas d’établir ici le bilan précis des audiences reportées ni l’état actuel de chaque tribunal. Ces conséquences doivent donc être documentées au cas par cas, sans avancer de chiffre global non confirmé.
Un enjeu qui dépasse les barreaux
Au Maroc, la discussion s’inscrit dans un chantier plus large de réforme de la justice et de clarification des rapports entre pouvoir public, professions juridiques et citoyens. Elle prend place dans un contexte où d’autres textes judiciaires ont aussi suscité des critiques d’associations et de juristes. Ce climat nourrit une question centrale : comment moderniser les institutions tout en garantissant une défense indépendante et un accès effectif au droit ?
À l’échelle régionale, le dossier intéresse l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation d’Afrique du Nord, même si celle-ci n’est pas l’instance chargée de trancher une réforme nationale. Il résonne aussi dans les débats continentaux sur l’État de droit et l’indépendance de la justice. La prochaine étape concrète reste l’évolution du texte et la capacité du dialogue entre l’ABAM et l’exécutif à produire des changements acceptés par les professionnels, sans prolonger l’incertitude pour les justiciables.