À Tunis, un rappeur entouré de vingt musiciens, un groupe de métal nourri de sonorités nord-africaines et un spectacle mêlant pop, électro et musique arabe donnent le ton : les Journées musicales de Carthage misent sur la création tunisienne tout en l’ouvrant aux échanges internationaux. Cette édition met aussi en lumière une question concrète : comment faire d’un festival un tremplin durable pour les artistes ?

À Tunis, une scène locale au premier plan

La onzième édition des Journées musicales de Carthage (JMC) s’est tenue du 3 au 10 octobre 2026, après près de deux ans sans nouvelle édition. La manifestation a réuni des projets venus de quinze pays. Sur 378 candidatures, 26 ont été sélectionnées pour les showcases, ces courtes prestations destinées notamment à faire découvrir des artistes aux professionnels du secteur.

La sélection a réservé au moins 60 % de sa programmation aux artistes tunisiens. Ce choix ne ferme pas la porte aux influences extérieures : il place les créations du pays au centre d’une rencontre musicale plus large, entre scènes africaines, arabes et internationales. Les chiffres de sélection et la part tunisienne ont été rapportés par les organisateurs et la presse tunisienne.

Parmi les propositions, le rappeur tunisien Kaïs Kekli, connu sous le nom de VIPA, a présenté « OBOS – One Band One Sound » au Théâtre de l’Opéra de la Cité de la Culture. Le spectacle réunissait vingt musiciens et s’est joué devant une salle annoncée comble, d’une capacité de 1 800 places. Le projet fait dialoguer rap, cuivres, voix et rythmes. Pour VIPA, le public complétait le collectif : « il ne restait qu’un seul élément et l’élément c’était le public ».

Le groupe tunisien Saharage a, de son côté, présenté « Apex Africa », où guitares saturées et sonorités nord-africaines accompagnent un récit de science-fiction. Molka Aouij a proposé « Back To My Roots », un spectacle associant musique arabe, électro, pop, danse et récit visuel. Ces projets illustrent des démarches différentes, mais partagent le désir de faire évoluer des références locales dans des formats contemporains.

Un festival pris entre vitrine et tremplin

Les JMC s’inscrivent dans une vie culturelle tunisienne structurée par plusieurs grands rendez-vous consacrés au cinéma, au théâtre et à la musique. Leur enjeu dépasse donc la programmation de concerts à Tunis. Pour les artistes émergents, une sélection peut apporter visibilité, rencontres professionnelles et occasions de diffusion. Mais un passage sur scène ne garantit pas, à lui seul, des revenus réguliers ni une tournée.

La distinction compte dans un secteur où les opportunités ne se répartissent pas toujours de la même manière. Les artistes établis disposent souvent de réseaux et d’un public déjà constitué. Les jeunes formations, elles, dépendent davantage des dispositifs de sélection, de l’accès aux salles et des liens avec les producteurs. En outre, un événement concentré dans la capitale ne touche pas automatiquement les publics des régions. La programmation ne devient un levier plus durable que si les contacts noués à Tunis se prolongent par des dates, des partenariats et des possibilités de travail ailleurs.

La place accordée aux projets tunisiens constitue ainsi un indicateur utile, mais incomplet. Le nombre de candidatures reçues témoigne d’un intérêt pour le festival ; il ne permet pas, à lui seul, de mesurer les conditions de travail des musiciens ni les retombées économiques. Le suivi des projets sélectionnés après les JMC dira davantage sur leur rôle comme plateforme professionnelle.

Des échanges régionaux à consolider

La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation régionale d’Afrique du Nord. Pourtant, la coopération culturelle ne se décrète pas par l’appartenance à un cadre institutionnel. Elle se construit par la circulation des artistes, des œuvres et des professionnels, ainsi que par des partenariats concrets entre festivals et lieux de diffusion.

La présence de quinze pays donne aux JMC une dimension internationale. Pour les artistes tunisiens, ces rencontres peuvent ouvrir des réseaux au-delà de Tunis et des frontières nationales. Pour le public, elles mettent différentes scènes en contact sans réduire la création tunisienne à une simple vitrine. L’enjeu, pour les prochaines éditions, sera de transformer cette ouverture en collaborations suivies et de mieux relier le rendez-vous de la capitale aux scènes des régions.

La sélection de 26 projets parmi 378 candidatures dessine une ambition, pas encore un bilan durable. La suite se mesurera à la capacité des artistes à retrouver des scènes, des partenaires et des publics après le festival. C’est là que les JMC pourront confirmer leur rôle : non seulement présenter la musique tunisienne à Tunis, mais contribuer à sa circulation dans la région et au-delà.