À Mekele, les habitants ont vu revenir les uniformes avant de voir revenir la paix. En quelques jours, la capitale du Tigré est redevenue le centre d’une crise qui dépasse les frontières de l’Éthiopie et ravive les rivalités de la Corne de l’Afrique.

Une paix de quatre ans qui n’a pas réglé les désaccords

Les combats ont repris le 23 septembre 2026 dans le nord de l’Éthiopie. Ils opposent les forces fédérales à des combattants liés au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, ancien parti dominant de la coalition au pouvoir jusqu’en 2018.

Le conflit intervient près de quatre ans après l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022. Ce texte avait mis fin à la guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020. Il prévoyait l’arrêt des hostilités, le désarmement progressif des combattants et le retour de l’autorité fédérale dans la région.

Mais plusieurs points sont restés en suspens. Le statut de territoires disputés, le retour des déplacés, la réorganisation de l’administration régionale et la responsabilité des crimes commis pendant la guerre ont continué de nourrir la méfiance.

La reprise des combats s’inscrit aussi dans un climat politique plus large. Le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed cherche à renforcer l’autorité d’Addis-Abeba. De son côté, le TPLF refuse de perdre toute influence sur la gouvernance du Tigré. D’autres groupes armés, notamment en Amhara et en Oromia, contestent également le pouvoir fédéral.

La prise de Mekele change le rapport de force, pas l’issue du conflit

Les forces fédérales éthiopiennes sont entrées dans Mekele le samedi 3 octobre 2026, après avoir repris l’aéroport de la ville. Le lendemain, des patrouilles ont été signalées dans plusieurs quartiers. Les combattants tigréens se sont retirés de la capitale régionale, selon plusieurs sources concordantes.

L’agence de presse africaine APA rapporte que les forces fédérales ont repris le contrôle de Mekele après des combats dans plusieurs zones du Tigré. Des affrontements ont également été signalés dans les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara.

Cette avancée donne un avantage militaire immédiat au gouvernement. Elle ne signifie toutefois pas que le TPLF a été neutralisé. Les forces tigréennes conservent des réseaux locaux, une expérience du terrain et une capacité de repli dans les zones montagneuses.

La situation humanitaire reste difficile à mesurer. Les communications ont été perturbées pendant les combats et plusieurs services essentiels ont été interrompus. Les bilans de victimes circulant en ligne n’ont pas été confirmés par une source indépendante suffisamment fiable. Ils doivent donc être considérés avec prudence.

Pour les habitants, l’enjeu est d’abord concret. La reprise des télécommunications, l’accès aux banques, le fonctionnement des hôpitaux et la circulation des marchandises compteront davantage que le contrôle militaire affiché par l’un ou l’autre camp.

De la crise tigréenne à la rivalité régionale

Le risque d’extension vient d’abord de la géographie. Le Tigré partage une frontière avec l’Érythrée et se trouve à proximité du Soudan, plongé dans une guerre depuis avril 2023. Toute présence militaire supplémentaire dans cette zone peut modifier les équilibres entre Addis-Abeba, Asmara et Khartoum.

Les autorités éthiopiennes accusent l’Érythrée, l’Égypte et certaines forces soudanaises de soutenir leurs adversaires. Ces pays contestent ces accusations ou nient toute implication directe. À ce stade, les déclarations publiques ne suffisent pas à établir une coordination militaire entre ces acteurs.

La tension avec l’Érythrée possède cependant une dimension ancienne. Les deux pays ont été alliés pendant la guerre du Tigré, avant de se rapprocher puis de s’éloigner à nouveau. La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge a depuis aggravé leurs relations.

L’Éthiopie est enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Elle dépend principalement des ports de Djibouti pour ses importations et ses exportations. Addis-Abeba souhaite diversifier ses accès maritimes. Asmara redoute, de son côté, toute pression sur sa souveraineté et sur ses ports.

La rivalité avec l’Égypte ajoute une autre dimension. Le Caire s’oppose depuis plusieurs années à la gestion du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, construit sur le Nil Bleu. L’Égypte craint une réduction de ses ressources en eau. L’Éthiopie défend son droit au développement énergétique.

Ces différends ne provoquent pas automatiquement une guerre régionale. Ils créent toutefois un environnement où chaque mouvement militaire est interprété à travers plusieurs crises simultanées : le Tigré, le Soudan, la mer Rouge et le partage des eaux du Nil.

Le rôle attendu de l’Union africaine et de l’IGAD

L’Union africaine dispose d’un levier politique important. L’accord de Pretoria avait été négocié sous l’égide de l’organisation continentale. Sa crédibilité dépend désormais de sa capacité à maintenir un canal entre Addis-Abeba et les représentants tigréens.

La Commission de l’Union africaine a appelé au désamorçage des tensions entre l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Égypte. Une médiation utile devra cependant dépasser les seules déclarations diplomatiques. Elle devra traiter les questions territoriales, le désarmement et la sécurité des populations.

L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, est également concernée. Cette organisation regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et tente déjà de contribuer à la recherche d’une solution au conflit soudanais. Elle peut fournir un cadre régional, mais son efficacité dépendra de la coopération des États membres.

La population éthiopienne paie le prix le plus direct de cette nouvelle confrontation. Au Tigré, les familles déplacées restent confrontées à la destruction des infrastructures et à l’incertitude. Dans les régions voisines, les agriculteurs et les commerçants risquent de subir les restrictions de circulation et la hausse des prix.

À Addis-Abeba, le gouvernement devra aussi mesurer le coût politique d’une campagne militaire prolongée. Une victoire rapide pourrait renforcer son autorité. Une occupation durable, au contraire, risquerait d’alimenter une nouvelle résistance.

Une fenêtre diplomatique encore étroite

Le mini-sommet organisé en Égypte le dimanche 4 octobre montre que les voisins de l’Éthiopie redoutent une extension de la crise. Il révèle aussi leur volonté de peser sur l’avenir de la Corne, alors que leurs intérêts divergent fortement.

La priorité immédiate est d’éviter l’ouverture de nouveaux fronts et de préserver les voies d’accès humanitaires. Ensuite, la mise en œuvre de l’accord de Pretoria devra être relancée avec des garanties plus solides et une surveillance indépendante.

La reprise de Mekele constitue donc un tournant militaire, mais pas une solution politique. Les prochaines semaines permettront de mesurer trois risques : une intervention érythréenne, une implication accrue des acteurs liés au conflit soudanais et l’élargissement des combats à l’Amhara ou à l’Afar.

Pour l’Union africaine, l’enjeu dépasse le seul Tigré. Il s’agit de démontrer qu’un accord de paix africain peut survivre à la première crise sérieuse qui le met à l’épreuve. Pour l’Éthiopie, il s’agit surtout d’empêcher que la guerre interrompue en 2022 ne redevienne une guerre régionale.