Pour les industriels de la santé africains, le problème ne se limite pas au manque de capitaux. Il tient aussi à la difficulté de faire reconnaître un produit, de franchir les frontières réglementaires et d’atteindre plusieurs marchés. Depuis El Alamein, en Égypte, le président ghanéen John Dramani Mahama veut s’attaquer à ce verrou avec une plateforme numérique baptisée HINGE.

Un outil pour réduire la fragmentation des marchés

John Dramani Mahama a présenté HINGE le 3 octobre 2026, lors de la session consacrée à la santé de l’Alamein Africa Forum. L’acronyme signifie « Health Investment and National Gateway Enabler ». La plateforme doit faciliter le parcours des investisseurs, des fabricants et des innovateurs qui souhaitent développer des activités dans le secteur africain de la santé.

Le dispositif est développé avec l’African Medicines Agency, l’Institut Pasteur et AfroChampions. Il doit réunir, dans un parcours plus cohérent, plusieurs étapes aujourd’hui dispersées entre les pays : les procédures réglementaires, la validation clinique et la commercialisation des produits de santé.

La promesse est importante. Une entreprise peut aujourd’hui devoir répéter des démarches similaires dans plusieurs juridictions africaines. Elle doit aussi composer avec des délais différents, des normes parfois peu harmonisées et des marchés publics qui restent largement nationaux. HINGE entend donc transformer une série de procédures séparées en un itinéraire plus lisible pour les porteurs de projets.

La plateforme ne supprimera pas, à elle seule, les compétences des autorités nationales. Elle pourrait toutefois aider à mieux coordonner leurs exigences. Son efficacité dépendra donc de l’adhésion des États, de la qualité des données disponibles et de la capacité des régulateurs à travailler avec des standards communs.

Le Ghana veut faire de la santé un secteur productif

À El Alamein, le chef de l’État ghanéen a défendu une lecture économique de la santé. Pour lui, les médicaments, les vaccins, les laboratoires et les services médicaux ne doivent plus être considérés uniquement comme des postes de dépense. Ils peuvent aussi soutenir l’emploi qualifié, la recherche, l’industrie et la résilience des économies.

Cette orientation s’inscrit dans la trajectoire engagée par Accra depuis le lancement de l’Accra Reset, une initiative portée par John Mahama autour d’une plus grande maîtrise africaine des politiques de santé et de leur financement. Le dispositif comprend notamment des groupes de travail et un observatoire destiné à suivre les flux de capitaux ainsi que les obstacles non tarifaires qui freinent les chaînes de valeur régionales.

Au Ghana, cette approche accompagne des politiques nationales centrées sur l’élargissement de la couverture sanitaire et le renforcement des soins de proximité. Le gouvernement a notamment mis en avant le National Health Insurance Scheme, le programme de soins de santé primaires gratuits et le Ghana Medical Trust Fund. Ces mesures concernent directement les ménages, mais elles créent aussi une demande plus prévisible pour les médicaments et les équipements produits dans la région.

Pour les Ghanéens, l’enjeu se situe donc à deux niveaux. Il s’agit d’améliorer l’accès aux soins dans les villes comme dans les districts moins desservis. Il faut aussi construire une base industrielle capable de limiter les ruptures d’approvisionnement et la pression sur les réserves en devises.

Une dépendance qui fragilise les systèmes de santé

Le président ghanéen a rappelé que l’Afrique importe plus de 70 % de ses médicaments et près de 99 % de ses vaccins. Ces chiffres, cités par la présidence du Ghana et repris par plusieurs médias ghanéens, illustrent une dépendance qui dépasse la seule question commerciale.

Lorsque les chaînes logistiques mondiales sont perturbées, les pays africains subissent les délais, les tensions sur les prix et la concurrence entre acheteurs. Les États disposant d’une industrie locale limitée restent alors exposés aux décisions prises ailleurs. La pandémie de Covid-19 a rendu cette vulnérabilité particulièrement visible, mais elle ne l’a pas créée.

La production locale ne signifie pas que chaque pays doit fabriquer seul toute la gamme des traitements. Une stratégie plus réaliste repose sur des complémentarités régionales. Un pays peut se spécialiser dans les principes actifs, un autre dans la formulation, un troisième dans le conditionnement ou les essais cliniques.

Cette logique rejoint les objectifs de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui cherche à accroître les échanges entre économies du continent. Elle suppose toutefois de réduire les barrières réglementaires et de renforcer la confiance entre autorités nationales. C’est précisément sur ce terrain que HINGE cherche à intervenir.

Financer l’industrie au-delà du conditionnement

John Mahama a également interpellé les financiers et les industriels. Il leur a demandé quels instruments de réduction des risques pourraient débloquer des capitaux patients pour les usines pharmaceutiques africaines. Il a aussi appelé à passer du simple conditionnement à la fabrication de principes actifs, c’est-à-dire les substances qui donnent leur effet thérapeutique aux médicaments.

Cette étape est décisive. Plusieurs pays africains disposent déjà de capacités de formulation ou de conditionnement. En revanche, la production des principes actifs demande davantage de recherche, d’énergie, d’équipements spécialisés et de compétences techniques. Elle exige donc des investissements plus longs et plus risqués.

Le président ghanéen a cité l’exemple de l’Égypte, qui a développé une réponse nationale contre l’hépatite C en combinant production locale, transfert de technologie et soutien à des entreprises du pays. Il a également mentionné le centre médical d’excellence ouvert à Abuja, au Nigeria, comme une tentative de réduire les départs de patients vers l’étranger.

Ces exemples ne constituent pas des modèles directement transposables partout. Ils montrent néanmoins que la souveraineté sanitaire peut prendre plusieurs formes : produire, soigner sur place, former les personnels et retenir une partie des dépenses médicales dans les économies africaines.

La prochaine étape sera celle de la mise en œuvre

HINGE arrive dans un contexte financier plus contraint. La présidence ghanéenne affirme que l’aide traditionnelle destinée à la santé africaine pourrait diminuer de 29 à 46 % par rapport aux niveaux de 2024, selon des projections attribuées à l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Cette évolution renforce la pression sur les budgets publics. Elle oblige aussi les gouvernements à mieux orienter les financements disponibles, à mobiliser l’épargne régionale et à attirer des investisseurs privés sans perdre de vue l’accès aux soins.

Le défi sera maintenant de transformer l’annonce en projets financés et mesurables. Les investisseurs attendront des règles stables. Les régulateurs devront démontrer que les procédures peuvent réellement être rapprochées. Les populations, elles, jugeront le résultat sur des critères concrets : disponibilité des médicaments, prix, qualité des traitements et accès dans les zones rurales.

Pour le Ghana et pour la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la question dépasse donc le lancement d’une plateforme. Elle touche à la capacité de la région à bâtir un marché de la santé plus intégré. La suite dépendra de l’engagement des États africains, de la mobilisation des banques et de la traduction de HINGE en investissements effectivement opérationnels.