À Dakar, la question n’est plus seulement de produire davantage d’électricité. Il faut aussi sécuriser le combustible, moderniser les réseaux et transformer les ressources gazières du Sénégal en énergie disponible pour les ménages et les entreprises. C’est dans cette équation que s’inscrit le rapprochement entre la Senelec et le groupe algérien Sonelgaz.
Un partenariat signé après de nouvelles tensions sur le réseau
Le 3 octobre 2026, à Alger, la Société nationale d’électricité du Sénégal et Sonelgaz ont signé un protocole d’accord. Le document doit encadrer leur coopération dans le secteur électrique. Il a été paraphé en présence du ministre sénégalais de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, et de son homologue algérien chargé de l’Énergie et des Énergies renouvelables, Mourad Adjal.
Le périmètre opérationnel du protocole reste toutefois à préciser. Les deux parties n’ont pas encore détaillé la liste des projets concernés, leur calendrier d’exécution ni les modalités de financement. L’accord constitue donc d’abord un cadre de travail. Sa portée réelle dépendra des contrats et des programmes qui suivront.
Cette signature intervient alors que le système électrique sénégalais traverse une nouvelle période de fragilité. En septembre, des incidents sur plusieurs unités de production et des contraintes d’approvisionnement en combustible ont réduit les marges disponibles. La Senelec a alors organisé des délestages, c’est-à-dire des coupures temporaires destinées à équilibrer l’offre et la demande.
Pour les ménages, ces interruptions perturbent l’activité quotidienne. Elles affectent aussi les commerces, les ateliers, les services numériques et les petites unités de transformation. Dans les zones urbaines, l’impact se mesure immédiatement. Dans les régions moins bien desservies, il s’ajoute aux difficultés persistantes d’extension et de maintenance du réseau.
Le gaz au centre de la stratégie sénégalaise
Le Sénégal veut désormais faire du gaz naturel un pilier de sa production électrique. La stratégie dite « Gas to Power » consiste à utiliser le gaz pour alimenter les centrales, réduire la dépendance aux combustibles importés et stabiliser les coûts de production. Le gouvernement présente cette orientation comme un levier de souveraineté énergétique et d’accès universel à l’électricité.
Cette ambition accompagne la montée en puissance des ressources gazières offshore du pays. Elle exige cependant des infrastructures adaptées. En septembre, Dakar a lancé la pose du segment nord de son réseau gazier. Cette conduite, longue d’environ 85 kilomètres, doit pouvoir transporter jusqu’à 300 millions de pieds cubes de gaz par jour vers des centrales électriques et des pôles industriels.
Le réseau gazier ne suffira pas à lui seul. Le Sénégal devra également convertir certaines centrales, renforcer les postes et les lignes de transport, améliorer la maintenance et fiabiliser la distribution. La disponibilité du gaz devra enfin coïncider avec la mise en service des équipements capables de l’utiliser.
Le ministère sénégalais de l’Énergie et du Pétrole présente cette trajectoire comme un moyen de réduire progressivement la dépendance aux importations de combustibles fossiles. Dans l’intervalle, la Senelec continue toutefois de recourir à des solutions transitoires, notamment pour garantir l’alimentation des centrales avant l’arrivée complète du gaz domestique.
Ce que Sonelgaz peut apporter à Senelec
L’intérêt de l’accord tient à l’expérience de Sonelgaz sur plusieurs maillons de la chaîne énergétique. Le groupe algérien intervient dans la production, le transport et la distribution de l’électricité. Il dispose également de compétences dans le gaz, la conduite des réseaux, la maintenance industrielle, la formation et la supervision des systèmes électriques.
Selon les déclarations rapportées après la signature, Alger se dit prête à accompagner le Sénégal sur l’ensemble de sa chaîne énergétique. L’objectif ne serait donc pas limité à la construction d’une centrale. Il pourrait inclure l’ingénierie, le pilotage des réseaux, la formation des techniciens et l’appui à la mise en œuvre du modèle « Gas to Power ».
Cette dimension est stratégique pour la Senelec. L’entreprise doit gérer une demande en hausse, des équipements soumis à de fortes contraintes et un réseau qui accompagne l’urbanisation comme le développement industriel. Le transfert de compétences pourrait aider à réduire les délais d’intervention et à renforcer les capacités locales de maintenance.
La Senelec assure la production, le transport et la distribution de l’électricité au Sénégal. Elle dispose aussi d’un centre de formation au Cap des Biches. La coopération avec Sonelgaz pourrait donc s’appuyer sur des structures nationales déjà existantes, plutôt que sur une simple relation de sous-traitance.
Une coopération qui dépasse la seule relation Dakar-Alger
Pour Sonelgaz, le Sénégal représente une nouvelle étape dans l’expansion de ses activités africaines. Le groupe algérien a déjà engagé des projets dans plusieurs pays du continent, notamment dans la construction de centrales, la formation et l’accompagnement des réseaux électriques.
Cette présence répond à une évolution plus large. Plusieurs pays africains cherchent à développer leurs infrastructures énergétiques tout en conservant davantage de maîtrise sur les compétences et les équipements. Dans ce contexte, les partenariats entre entreprises publiques africaines peuvent offrir une alternative aux modèles fondés uniquement sur des opérateurs extérieurs au continent.
Le Sénégal peut aussi tirer parti de ses interconnexions régionales. Sa coopération électrique avec la Gambie, la Mauritanie et le Mali s’inscrit déjà dans des réseaux liés à l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal et à l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie. Ces dispositifs permettent de mutualiser certaines capacités et d’améliorer l’alimentation des zones frontalières.
Cette logique concerne directement la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui cherche à développer un marché électrique régional. La fiabilité du système sénégalais ne concerne donc pas uniquement Dakar. Elle peut aussi peser sur les échanges d’électricité avec les pays voisins et sur la stabilité des réseaux ouest-africains.
Les résultats dépendront de l’exécution
Le protocole signé à Alger ouvre une possibilité, mais il ne règle pas encore les difficultés du secteur. Le premier indicateur sera la publication d’un plan d’action précis. Il devra identifier les installations concernées, les responsabilités de chaque partenaire, les besoins financiers et les objectifs de formation.
Le second enjeu sera la cohérence entre le calendrier gazier et celui des centrales. Si les infrastructures de transport sont disponibles avant les équipements de production, le gaz ne pourra pas produire tous les effets attendus. À l’inverse, des centrales prêtes à fonctionner sans approvisionnement régulier maintiendraient la pression sur les finances de la Senelec.
Enfin, la réussite du partenariat se mesurera à ses effets concrets. Les Sénégalais attendent moins de coupures, une meilleure qualité de service et une électricité compatible avec les besoins des entreprises. Les autorités devront donc suivre autant les indicateurs techniques que le coût final supporté par les ménages et les activités économiques.
Une prochaine étape intergouvernementale est annoncée à Dakar, en marge de la conférence MSGBC Oil, Gas & Power prévue les 2 et 3 décembre 2026. Elle pourrait préciser le cadre politique de la coopération entre les deux pays. D’ici là, l’enjeu central restera le même : transformer une entente institutionnelle en capacités électriques durables, maîtrisées et utiles à l’ensemble du territoire sénégalais.