À Ouagadougou, le Burkina Faso veut désormais peser sur toute la chaîne de l’or, et pas seulement sur son extraction. L’enjeu dépasse la construction d’une usine : il s’agit de mieux contrôler les flux, de sécuriser une ressource stratégique et de conserver davantage de valeur dans l’économie nationale.
Un nouvel outil dans la stratégie minière burkinabè
Le capitaine Ibrahim Traoré a inauguré, lundi 28 septembre 2026 à Ouagadougou, la première raffinerie d’or du Burkina Faso. Baptisée RAFFINOR-BF, l’installation doit transformer le doré, un lingot brut issu d’un premier traitement, en or fin titrant jusqu’à 99,9 %.
L’inauguration intervient après la pose de la première pierre du projet, le 23 novembre 2023. Selon le Service d’information du gouvernement burkinabè, l’objectif est de renforcer l’indépendance économique du pays et de réduire sa dépendance à l’égard des centres étrangers de traitement et de négoce.
Le président du Faso a résumé cette orientation lors de la cérémonie : l’or burkinabè doit désormais être « transformé, contrôlé, valorisé et certifié » sur le territoire national. Cette formule traduit une inflexion engagée depuis plusieurs années dans la politique minière du pays.
Le Burkina Faso a déjà renforcé la présence de l’État dans le secteur. Le nouveau code minier adopté en 2024 prévoit notamment une participation publique accrue dans les sociétés minières. Le pays a aussi établi un cadre pour constituer une réserve nationale d’or, avec un droit de préemption permettant à l’État d’acheter en priorité une partie de la production.
La Caisse des dépôts et d’investissements du Burkina présente cette réserve comme un instrument stratégique. Elle doit notamment servir à préserver une partie de la richesse minière au lieu de la convertir immédiatement en recettes courantes.
Formaliser un secteur difficile à mesurer
La raffinerie vise aussi l’orpaillage artisanal. Cette activité fait vivre de nombreux travailleurs, mais elle reste exposée à l’informalité, aux circuits parallèles et aux difficultés de contrôle dans plusieurs zones du pays.
En février 2024, les autorités ont interdit l’exportation de l’or provenant de l’exploitation artisanale et semi-mécanisée. La mesure devait obliger les opérateurs à déclarer davantage leur production et à la faire passer par des circuits contrôlés.
Le gouvernement affirme que cette politique a contribué à faire progresser les volumes officiellement enregistrés. Toutefois, les chiffres avancés varient selon les catégories retenues et les méthodes de comptabilisation. Il convient donc de distinguer l’or industriel, l’or artisanal déclaré et les volumes qui échappent encore aux statistiques publiques.
Un rapport de la Banque mondiale confirme le poids de l’informalité et des flux financiers illicites dans le secteur. Il indique aussi que l’interdiction de l’exportation de l’or artisanal s’inscrit dans une réforme plus large du code minier et de la gouvernance des ressources.
Pour l’État, le bénéfice attendu est double. Une meilleure traçabilité peut augmenter les recettes fiscales. Elle peut aussi réduire les sorties clandestines vers les pays voisins ou vers les grandes places internationales de raffinage, notamment Dubaï et Zurich.
La raffinerie ne garantit pas, à elle seule, de meilleurs revenus
Transformer l’or sur place ne signifie pas automatiquement capter une forte valeur ajoutée. Le raffinage apporte généralement une marge limitée par rapport à l’extraction. La véritable différence dépendra donc de la capacité du Burkina Faso à contrôler l’achat, l’analyse, le stockage, la certification et la commercialisation des lingots.
La certification internationale sera un point décisif. La référence la plus connue demeure celle de la London Bullion Market Association, ou LBMA. Cette organisation établit des standards largement utilisés par les banques, les négociants et les investisseurs du marché mondial de l’or.
Sans reconnaissance équivalente, les lingots produits à Ouagadougou pourraient devoir subir un nouveau traitement à l’étranger avant d’être acceptés sur certains marchés. Le Ghana, qui cherche lui aussi à développer le raffinage local, met en avant la nécessité d’orienter ses installations vers une certification compatible avec les standards internationaux.
Le Ghana Gold Board, l’organisme public chargé d’acheter, de contrôler et d’exporter l’or ghanéen, lie directement le développement des raffineries à l’obtention d’une certification reconnue. Cette expérience montre que l’usine n’est qu’un maillon d’un dispositif plus vaste.
Le Burkina Faso devra également garantir la qualité des analyses, la sécurité des stocks et la transparence des transactions. Il devra enfin trouver des acheteurs capables d’écouler les lingots sans renchérir les coûts pour les producteurs artisanaux.
Une dynamique qui dépasse les frontières burkinabè
Le mouvement concerne une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Le Ghana développe ses capacités de contrôle et de raffinage. Le Mali prépare une installation avec le groupe russe Yadran. La Côte d’Ivoire a annoncé un projet similaire, tandis que la Guinée et le Niger cherchent aussi à renforcer leur maîtrise de la filière.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional marqué par la volonté de mieux négocier les conditions d’exploitation des ressources. Les pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, l’UEMOA, disposent déjà de règles communes dans plusieurs domaines, mais leurs politiques minières restent largement nationales.
Le Burkina Faso appartient également à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, même si ses relations avec l’organisation sont devenues tendues depuis les changements politiques intervenus au Sahel. La mise en place de circuits nationaux pour l’or pourrait donc renforcer les contrôles aux frontières et compliquer les flux commerciaux informels entre pays voisins.
À l’échelle continentale, les réserves accumulées par les États africains restent modestes face aux volumes échangés sur les marchés mondiaux. Elles ne devraient pas, à elles seules, bouleverser le prix international de l’or. En revanche, elles peuvent modifier la géographie des flux et renforcer la capacité de négociation des gouvernements.
Pour les autorités burkinabè, la prochaine étape sera de faire fonctionner RAFFINOR-BF de manière régulière, avec une production traçable et une certification reconnue. Pour les exploitants artisanaux, la question sera celle de l’accès au circuit officiel, du prix payé et de la rapidité des transactions.
La raffinerie ouvre ainsi une possibilité, mais elle ne règle pas toute la question minière. La souveraineté économique dépendra aussi de la gouvernance, du partage des revenus, de la sécurité des zones productrices et de la capacité à investir les recettes dans des activités durables au Burkina Faso.