À Mekele, le retour des forces fédérales éthiopiennes ne referme pas la crise du Tigré. Il déplace surtout le centre de gravité d’un affrontement intérieur vers une confrontation régionale, dans une Corne de l’Afrique déjà traversée par les tensions autour du Nil, de la mer Rouge et du Soudan.

Une capitale reprise, mais un contrôle encore fragile

Samedi 3 octobre 2026, des forces fédérales éthiopiennes et leurs alliés de la Force de paix du Tigré sont entrés dans Mekele, capitale de la région du Tigré. Le Front de libération du peuple du Tigré, ou TPLF, avait annoncé le retrait de ses combattants et de ses responsables de la ville.

Le lendemain, des militaires fédéraux patrouillaient dans les principales artères. Des combattants tigréens ralliés au gouvernement surveillaient plusieurs bâtiments publics. Les informations restaient toutefois difficiles à vérifier. Les télécommunications avaient été fortement perturbées depuis la reprise des combats.

La prise de Mekele est intervenue après la reconquête de l’aéroport Alula Aba Nega. Des habitants cités par l’Associated Press ont confirmé le contrôle fédéral de cette infrastructure, tout en soulignant l’incertitude sur les conditions exactes de son changement de main. Les vols commerciaux vers Mekele, Axoum et Shire avaient été suspendus.

Dans la ville, les activités économiques tournaient au ralenti. Plusieurs commerces sont restés fermés. Des habitants avaient mis leurs marchandises à l’abri après des signalements de pillages pendant la période où aucun dispositif de sécurité clairement identifié ne contrôlait les rues.

Les autorités tigréennes ont assuré ne pas avoir renoncé au combat. Elles ont parlé d’un déplacement temporaire de leurs structures hors de Mekele. Cette annonce signifie que la perte de la capitale régionale pourrait constituer un repli opérationnel plutôt qu’une capitulation.

Le retour d’un conflit que l’accord de Pretoria n’avait pas totalement éteint

Les combats ont repris dans le nord de l’Éthiopie à partir du 23 septembre, après plusieurs mois de tensions politiques. Le TPLF avait repris l’initiative dans plusieurs secteurs du Tigré et dans des zones voisines. Les forces fédérales ont ensuite lancé une contre-offensive avec l’appui de la Force de paix du Tigré, une faction tigréenne dissidente favorable au gouvernement d’Addis-Abeba.

Cette nouvelle séquence ravive le souvenir de la guerre de novembre 2020 à novembre 2022. Le conflit avait opposé le gouvernement fédéral au TPLF, qui dominait alors les institutions du Tigré. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, avait réduit l’intensité des combats sans régler toutes les questions de pouvoir, de sécurité et d’administration territoriale.

Le désaccord porte notamment sur l’autorité régionale, le retour des déplacés et le statut de territoires disputés avec l’Amhara. Il s’inscrit aussi dans une relation dégradée entre le TPLF et le Premier ministre Abiy Ahmed. La bataille pour Mekele dépasse donc la seule dimension militaire. Elle touche à l’équilibre de la fédération éthiopienne.

Les conséquences sont inégales selon les territoires. Dans la capitale régionale, la population cherche d’abord à retrouver des services fonctionnels, des communications et une circulation normale. Dans les zones rurales, les déplacements de troupes et les changements d’alliance peuvent perturber l’accès aux marchés, aux soins et aux terres agricoles.

Des accusations croisées qui élargissent le front diplomatique

Le chef d’état-major éthiopien a accusé l’Érythrée, l’Égypte et les Forces armées soudanaises de soutenir les adversaires du gouvernement fédéral. Les gouvernements mis en cause ont rejeté ces accusations. En l’absence de preuves publiques permettant d’établir l’ensemble de ces soutiens, ces déclarations doivent être considérées comme des positions de guerre et de diplomatie.

La tension la plus sensible concerne l’Érythrée. Les deux pays ont déjà livré une guerre ouverte entre 1998 et 2000. Leur rapprochement, amorcé après l’arrivée d’Abiy Ahmed au pouvoir en 2018, s’est progressivement défait. La question d’un accès éthiopien à la mer Rouge nourrit désormais une méfiance profonde entre Addis-Abeba et Asmara.

Le 1er octobre, l’Éthiopie a ordonné l’expulsion de dix diplomates érythréens et fermé son ambassade à Asmara. L’Érythrée a annoncé une mesure de réciprocité. Cette rupture diplomatique intervient alors que des explosions ont été signalées à Addis-Abeba et que les forces fédérales progressent au Tigré. Le lien entre ces événements n’est pas établi publiquement.

La relation avec l’Égypte reste, elle aussi, structurée par le différend sur le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne. Pour Le Caire, la gestion du débit du Nil relève d’un enjeu national majeur. Pour l’Éthiopie, le barrage constitue un projet central de production électrique et de développement. Cette opposition hydraulique alimente les calculs sécuritaires autour du Tigré et de la mer Rouge.

Le Soudan et la Somalie au cœur des calculs régionaux

La guerre au Soudan ajoute un autre facteur de tension. Depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises affrontent les Forces de soutien rapide. Addis-Abeba est accusée de servir de point d’appui à certains réseaux liés aux paramilitaires. Le gouvernement éthiopien conteste cette lecture et accuse, de son côté, des acteurs voisins d’armer ses adversaires.

La Somalie observe également la crise avec inquiétude. Le rapprochement entre l’Éthiopie et le Somaliland, territoire qui revendique son indépendance depuis 1991, a détérioré les relations entre Addis-Abeba et Mogadiscio. La question de l’accès éthiopien à la mer ajoute une dimension stratégique à ce différend.

Le 4 octobre, les dirigeants de l’Égypte, de l’Érythrée, de la Somalie et du Soudan se sont réunis à El-Alamein, en Égypte. Leur déclaration commune a insisté sur la souveraineté, l’intégrité territoriale et la non-ingérence. Elle a également rejeté les mesures unilatérales susceptibles d’affecter les intérêts hydriques de l’Égypte et du Soudan.

Cette réunion ne constitue pas, à ce stade, une alliance militaire formelle contre l’Éthiopie. Elle révèle toutefois une convergence politique entre plusieurs États préoccupés par l’évolution d’Addis-Abeba. Le sommet s’est tenu alors que les forces fédérales consolidaient leur présence à Mekele, ce qui lui donne une portée supplémentaire.

La prochaine bataille sera aussi politique

Pour l’Éthiopie, reprendre Mekele peut renforcer temporairement l’autorité du gouvernement fédéral. Mais tenir une capitale régionale ne suffit pas à stabiliser le Tigré. Le pouvoir devra rétablir les services, garantir la sécurité des civils et clarifier le rôle des administrations rivales.

Le TPLF conserve une implantation politique et militaire importante. Son retrait peut lui permettre d’éviter une destruction urbaine tout en maintenant des capacités d’action dans les zones rurales. Le risque est celui d’une guerre prolongée, faite de positions changeantes, de coupures de communication et d’accusations difficiles à vérifier.

L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, a appelé à la retenue et à la désescalade. Elle est directement concernée par la préservation de l’accord de Pretoria. L’Autorité intergouvernementale pour le développement, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, pourrait également être sollicitée si les tensions débordent les frontières éthiopiennes.

Les prochains jours seront décisifs. Il faudra surveiller la réouverture durable des communications, le retour des activités commerciales, les mouvements autour des frontières avec l’Érythrée et le Soudan, ainsi que l’évolution des contacts diplomatiques. À Mekele, la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle la ville. Il faut désormais déterminer si cette prise ouvre une négociation ou une nouvelle phase de guerre.