À Khartoum, trouver de l’essence ne relève plus d’un simple détour par une station-service. Les files s’allongent, les prix progressent et chaque rupture d’approvisionnement ralentit les déplacements, les livraisons et les échanges. Dans un Soudan en guerre, le carburant devient ainsi un révélateur des fragilités économiques et logistiques du pays.

Une pénurie qui dépasse les stations-service

La crise touche plusieurs zones contrôlées par les autorités soudanaises, notamment Khartoum et certains États régionaux. Les automobilistes attendent parfois plusieurs heures avant de pouvoir remplir leurs réservoirs. Les transporteurs, eux, réduisent leurs rotations ou répercutent leurs dépenses sur les tarifs.

« L’impact est important, aussi bien pour les conducteurs que pour les usagers », témoigne Alnazeer Suliman, un transporteur cité dans des témoignages recueillis sur place. Cette pression se fait sentir dans les transports publics, mais aussi dans l’acheminement des denrées alimentaires et des produits de première nécessité.

Dans les marchés, les conséquences sont immédiates. Un véhicule immobilisé ne transporte plus les marchandises vers les quartiers ou les villes secondaires. Les commerçants doivent alors payer davantage pour l’approvisionnement. Les ménages finissent par absorber une partie de cette hausse à travers le prix du transport et celui des produits vendus.

« Le transport des marchandises et des personnes est à l’arrêt, et le marché est complètement paralysé. Nous avons besoin de solutions, pas de promesses », déplore Mohamed Hassan, un habitant. Ce témoignage illustre le lien direct entre la disponibilité du carburant et le fonctionnement quotidien de l’économie.

La raffinerie d’Al-Jaili au cœur du problème

La pénurie actuelle s’inscrit dans une crise plus ancienne, aggravée par la guerre qui oppose depuis le 15 avril 2023 les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Le conflit a endommagé des infrastructures stratégiques, interrompu des routes commerciales et compliqué l’accès aux devises nécessaires aux importations.

La raffinerie d’Al-Jaili, située au nord de Khartoum, occupait une place centrale dans l’approvisionnement national. Elle couvrait auparavant environ 70 % des besoins soudanais en produits pétroliers, selon plusieurs sources spécialisées dans le suivi de l’économie et du secteur énergétique soudanais.

Son arrêt prolongé oblige désormais le pays à importer une part beaucoup plus importante de son essence et de son diesel. Or, l’importation exige des devises fortes, alors que la livre soudanaise reste sous pression et que le système bancaire fonctionne de manière très dégradée dans plusieurs régions.

Le site d’Al-Jaili a également été directement affecté par les combats. Des informations des Nations unies ont documenté, dès les premiers mois de la guerre, la prise de contrôle de la raffinerie par les Forces de soutien rapide et la fragmentation des infrastructures pétrolières entre les deux camps. Les responsabilités précises concernant les dommages subis par le complexe restent disputées par les parties.

Cette dépendance accrue aux importations rend le marché particulièrement sensible aux coûts du transport maritime, aux risques liés aux itinéraires terrestres et aux variations internationales des prix de l’énergie. Le contexte régional compte également. Le Soudan se situe dans l’espace de l’IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, qui regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et suit les effets transfrontaliers du conflit.

Le marché parallèle prend de l’ampleur

Lorsque les stations ne sont plus régulièrement approvisionnées, le marché parallèle gagne du terrain. Dans plusieurs zones, l’essence s’y vendrait près du double du tarif officiel. Cette différence attire les revendeurs, mais fragilise davantage les conducteurs et les entreprises qui ne peuvent pas attendre plusieurs jours pour obtenir du carburant.

Les transporteurs sont parmi les premiers touchés. Leurs dépenses augmentent à chaque étape : achat du carburant, entretien des véhicules, sécurité des trajets et éventuels frais supplémentaires sur les routes. Les petits opérateurs, très présents dans le transport urbain et interurbain, disposent de moins de marges pour absorber ces coûts.

Les effets ne sont pas identiques partout. À Khartoum, la pénurie perturbe les déplacements urbains, les services et l’accès aux commerces. Dans les zones rurales, elle menace davantage la collecte des récoltes, l’approvisionnement des marchés et le fonctionnement des groupes électrogènes. Les activités informelles, qui dépendent d’une circulation régulière des personnes et des biens, subissent aussi une pression particulière.

La pénurie touche enfin les services essentiels. Les établissements de santé, les systèmes d’adduction d’eau et les opérations humanitaires dépendent souvent de générateurs ou de véhicules. Les Nations unies avaient déjà signalé, au début de la guerre, des ruptures de carburant, d’eau et de médicaments ainsi qu’une forte hausse des coûts de transport.

Une réponse publique confrontée à des contraintes financières

Le Premier ministre Kamil Idriss a ordonné, le 30 septembre 2026, l’augmentation des livraisons vers les stations-service. Il a également demandé aux distributeurs d’accélérer les acheminements afin de réduire les files d’attente dans la capitale.

Cette intervention vise à calmer une crise immédiate. Elle ne règle toutefois pas les difficultés structurelles du secteur. Le gouvernement a annoncé en juin 2026 son intention d’importer directement des produits pétroliers pour mieux réguler le marché et limiter la pression sur le taux de change.

Dans le même temps, la Banque centrale du Soudan a imposé aux entreprises souhaitant importer du carburant le dépôt d’une garantie équivalente à 200 kilogrammes d’or de 21 carats. L’objectif officiel est de limiter les manipulations, de sécuriser les opérations et de préserver les ressources en devises.

Cette mesure peut renforcer le contrôle des importations. Elle risque aussi de réduire le nombre d’entreprises capables d’entrer sur le marché. Des importateurs et des analystes soudanais estiment que cette concentration peut limiter l’offre et favoriser les tensions sur les prix. Le gouvernement a donc commencé à examiner une implication directe de l’État dans les achats, afin de constituer des réserves et de réduire la dépendance à quelques opérateurs.

Le carburant, un enjeu économique et régional

La situation montre que la crise énergétique soudanaise ne se résume pas à une hausse du prix à la pompe. Elle combine la destruction d’infrastructures, la faiblesse de la monnaie, l’accès limité aux devises et l’insécurité sur les axes de transport.

Elle pèse aussi sur les relations économiques avec les pays voisins. Les perturbations au Soudan peuvent ralentir les échanges avec l’Égypte, le Soudan du Sud, la République centrafricaine et le Tchad. Certaines zones frontalières dépendent en partie des routes soudanaises pour recevoir des marchandises, du carburant ou des produits agricoles.

La prochaine étape sera de mesurer l’efficacité des livraisons supplémentaires annoncées par les autorités. Il faudra aussi suivre la remise en état d’Al-Jaili, l’évolution des règles d’importation et la capacité de l’État à financer des stocks réguliers. Tant que la guerre continuera de fragmenter les infrastructures et les circuits commerciaux, chaque amélioration restera vulnérable à une nouvelle rupture.