En Algérie, le débat sur les incendies de forêt a rapidement dépassé la seule question de la lutte contre les flammes. Après les feux meurtriers de l’été 2021, les députés ont approuvé un durcissement majeur du Code pénal. Le texte vise les incendies volontaires, mais il relance aussi une question plus ancienne : jusqu’où l’État peut-il étendre la peine capitale alors qu’aucune exécution n’a eu lieu depuis 1993 ?

Des feux qui ont marqué le nord-est algérien

En août 2021, plusieurs wilayas du nord de l’Algérie ont été touchées par des incendies simultanés. La Kabylie, Béjaïa, Jijel, Sétif et Tizi Ouzou figurent parmi les zones les plus affectées. Les flammes ont détruit des forêts, des maquis, des terres agricoles et des habitations.

Le bilan humain a évolué au fil des jours. Les autorités avaient d’abord fait état de 12 morts dans plusieurs foyers enregistrés à la fin du mois d’août. Cette séquence ne doit pas être confondue avec les incendies de la mi-août, qui avaient provoqué un bilan beaucoup plus lourd. Dans cette première vague, plusieurs dizaines de civils et de militaires avaient péri, notamment en Kabylie.

Le président Abdelmadjid Tebboune avait décrété trois jours de deuil national à partir du 12 août 2021. La décision avait suspendu temporairement les activités gouvernementales et locales, à l’exception des opérations de solidarité. La Radio Algérienne, citant la présidence, avait confirmé cette mesure au moment où les secours poursuivaient leur intervention.

À Jijel, les incendies avaient notamment progressé sur une longue bande de territoire. Les reliefs escarpés, les vents et l’accès difficile à certaines zones ont compliqué le travail de la Protection civile. Comme dans d’autres pays méditerranéens, la sécheresse et les fortes chaleurs ont aussi favorisé la propagation des feux. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à établir leur origine.

Le Parlement élargit le recours à la peine capitale

Le projet adopté par l’Assemblée populaire nationale prévoit la peine de mort pour les personnes reconnues coupables d’avoir volontairement incendié des forêts, des espaces boisés, des terres agricoles ou du bois entreposé dans ces zones. Le texte concerne donc des actes intentionnels établis par la justice, et non les incendies accidentels ou les départs de feu liés à des conditions naturelles.

La réforme étend également la peine capitale à certains enlèvements d’enfants lorsqu’ils sont accompagnés de tortures, d’agressions sexuelles ou de mutilations. Le gouvernement présente ces dispositions comme une réponse aux crimes considérés comme les plus graves. Le ministre de la Justice, Lotfi Boudjemaa, a défendu le projet devant les députés, selon l’Algérie Presse Service.

Le texte devait encore être examiné par le Conseil de la nation, la chambre haute du Parlement algérien, avant une éventuelle promulgation par le président de la République. Son adoption par les députés ne signifiait donc pas encore son entrée en vigueur.

Le ministre a aussi affirmé que les incendies volontaires avaient atteint, selon lui, le niveau du crime organisé. Il a évoqué l’hypothèse de liens avec des acteurs étrangers et présenté ces actes comme une menace pour l’intégrité du territoire national. Ces accusations relèvent toutefois de l’enquête et doivent être distinguées des faits judiciairement établis.

Une rupture avec le moratoire appliqué depuis 1993 ?

La peine de mort reste inscrite dans le droit algérien. Pourtant, l’Algérie observe depuis 1993 un moratoire de fait sur les exécutions. Des tribunaux continuent de prononcer des condamnations capitales, notamment dans des affaires de terrorisme, mais aucune exécution n’a été menée à bien depuis cette date.

Cette situation place le pays dans une position intermédiaire. L’Algérie n’est pas abolitionniste en droit. Elle n’applique cependant plus la peine capitale en pratique. Le nouveau texte ne supprime donc pas un principe abandonné. Il élargit le nombre d’infractions pouvant théoriquement conduire à une condamnation à mort.

Pour Amnesty International Algérie, cette évolution soulève une difficulté de fond. L’organisation estime que la peine capitale ne répond ni aux causes des incendies ni aux faiblesses possibles de la prévention. Elle appelle plutôt à renforcer la surveillance des massifs forestiers, les moyens de détection et les capacités d’intervention.

Le débat ne porte donc pas uniquement sur la sévérité des sanctions. Il concerne aussi la chaîne complète de la prévention : entretien des pistes, accès des secours, moyens aériens, coordination entre les wilayas et information des populations. Dans les zones rurales, les habitants et les agriculteurs sont souvent les premiers à repérer les départs de feu. Leur intégration dans les dispositifs d’alerte peut être aussi déterminante qu’une nouvelle peine inscrite dans le Code pénal.

Une réponse politique à une crise de sécurité et d’environnement

Le durcissement intervient dans un contexte national tendu. Les incendies de 2021 ont été accompagnés d’accusations croisées, de rumeurs et de tensions politiques. Dans plusieurs localités, des volontaires et des habitants ont participé aux opérations de secours. À l’inverse, la circulation d’informations non vérifiées a parfois compliqué l’identification des responsabilités.

La justice devra donc établir précisément la différence entre un acte criminel volontaire, une négligence, un accident et une accusation fondée sur une rumeur. Cette distinction est essentielle dans un domaine où les dégâts sont visibles, mais où l’auteur d’un départ de feu n’est pas toujours immédiatement identifiable.

La réponse pénale concerne aussi les territoires de manière différente. Dans les grandes villes, la question est perçue à travers la sécurité et la protection des biens. Dans les zones forestières de Kabylie et du nord-est, elle touche directement les habitations, les vergers, les troupeaux et les moyens de subsistance. Une politique efficace devra tenir compte de ces réalités locales, plutôt que de reposer uniquement sur une sanction maximale.

Un enjeu qui dépasse les frontières de l’Algérie

Les feux de forêt s’inscrivent dans une dynamique méditerranéenne plus large. L’Algérie partage avec la Tunisie et le Maroc des risques liés aux températures extrêmes, à la sécheresse et à la pression exercée sur les espaces forestiers. La coopération régionale peut porter sur les alertes, la cartographie des risques, la formation des équipes et le déploiement de moyens aériens.

À l’échelle africaine, le dossier rappelle aussi la nécessité de mieux articuler sécurité civile, politique agricole et adaptation climatique. Les pays du Maghreb disposent d’écosystèmes différents, mais font face à des épisodes de chaleur plus intenses et à des saisons sèches plus longues. La protection des forêts ne relève donc pas uniquement de la police ou de la justice.

Pour l’Algérie, la prochaine étape devait être double : achever la procédure parlementaire et démontrer que le nouveau dispositif peut s’appuyer sur des enquêtes solides. La question centrale reste inchangée : la menace d’une peine capitale suffira-t-elle à prévenir les incendies, si les moyens de détection et de protection ne progressent pas au même rythme ?