Dans l’Itasy, produire davantage ne signifie pas seulement cultiver plus. Il faut aussi préserver des terres soumises à l’érosion, à la pression démographique et à la hausse du coût des intrants. Face à ce défi, des agriculteurs malgaches fabriquent un fertilisant liquide à partir de ressources disponibles autour de leurs exploitations.

La méthode repose sur un principe simple : remettre au cœur de la fertilisation les plantes locales, le fumier et le temps de fermentation. Elle ne prétend pas remplacer toutes les pratiques existantes. Elle offre toutefois une solution accessible aux exploitations familiales qui cherchent à réduire leur dépendance aux produits achetés.

Dans l’Itasy, la fertilité des sols devient un enjeu économique

Située dans les Hautes Terres centrales, à l’ouest d’Antananarivo, la région de l’Itasy compte de nombreuses exploitations maraîchères de petite taille. Les producteurs approvisionnent les marchés locaux et, pour certains, les circuits de commercialisation liés à la capitale.

Cette agriculture doit composer avec des sols fragiles. Les terres ferrallitiques, fréquentes dans les Hautes Terres malgaches, sont souvent pauvres en matière organique et en éléments nutritifs. Le ruissellement accentue encore les pertes de terre sur les parcelles en pente. Des travaux menés par l’Université d’Antananarivo et le Cirad décrivent l’érosion comme un facteur important de dégradation dans plusieurs zones de l’Itasy.

La pression foncière complique la réponse. Lorsque les parcelles se transmettent entre plusieurs héritiers, leur taille diminue. Les agriculteurs disposent alors de moins d’espace pour laisser les terres au repos ou déplacer les cultures. La fertilité doit être entretenue directement, saison après saison.

Une étude consacrée aux communes d’Imerintsiatosika et de Morarano souligne déjà le rôle central des apports organiques et minéraux dans les performances économiques des exploitations. Elle montre aussi que les producteurs combinent plusieurs pratiques selon leurs moyens, leurs cultures et la disponibilité du fumier.

Un fertilisant fabriqué avec des ressources locales

Chez Fabienne Razafindraibe, la préparation commence avec des plantes qui poussent dans l’environnement immédiat de l’exploitation, notamment l’ambiaty et le tanamasoandro. Après avoir été hachées, elles sont mélangées à de l’eau et à du fumier de zébu.

Le mélange repose ensuite dans un bassin exposé au soleil. Il est remué régulièrement. D’après la pratique transmise aux agriculteurs, la fermentation demande environ quatre semaines. Le liquide est considéré comme prêt lorsqu’il devient homogène et que les fortes odeurs diminuent.

D’autres végétaux peuvent être ajoutés. La consoude et le tephrosia sont notamment utilisés pour leurs propriétés recherchées contre certains ravageurs. Le produit obtenu n’est donc pas seulement présenté comme une source de nutriments. Il s’inscrit dans une approche plus large de gestion biologique des cultures.

Cette préparation ne nécessite ni équipement sophistiqué ni chaîne d’approvisionnement complexe. Des récipients réutilisés peuvent suffire. Cette caractéristique compte beaucoup dans une région où l’accès aux engrais importés ou aux produits phytosanitaires reste inégal selon les villages, les revenus et l’état des routes.

Le principe rejoint les recherches conduites à Madagascar sur la restauration de la fertilité des sols. Des équipes associant le FOFIFA, le Cirad, l’Institut de recherche pour le développement et des organisations paysannes testent des solutions en tenant compte à la fois des résultats agronomiques, du coût, du transport et de la facilité d’utilisation.

Des rendements annoncés en hausse, mais à mesurer dans la durée

Dans le cadre du programme Agriter, des agriculteurs référents ont été formés pour transmettre la technique dans leurs communautés. Les responsables du dispositif affirment qu’environ 15 000 producteurs de l’Itasy utilisent désormais le biofertilisant liquide. Ils avancent aussi une progression moyenne des rendements de 20 %.

Ces chiffres doivent être rattachés au programme qui les communique. Ils ne constituent pas une mesure uniforme de toutes les exploitations de la région. Les résultats peuvent varier selon la culture, la qualité du mélange, la fertilité initiale du sol, la pluviométrie et les pratiques associées.

Des témoignages de producteurs illustrent néanmoins l’intérêt économique recherché. Jean-Patrick Ramanandraibe indique que sa production de haricots verts serait passée de 150 à 250 ou 300 kilogrammes sur une parcelle de 100 mètres carrés. Il attribue cette progression à l’usage du fertilisant liquide et à l’amélioration de la santé de ses terres.

Pour lui, le gain ne se limite pas à la récolte vendue. Des revenus supplémentaires lui ont permis de mieux nourrir ses porcs et ses volailles, puis d’investir dans son élevage. Ce type de diversification réduit la dépendance d’un ménage à une seule culture. Il peut aussi amortir les variations de prix et les mauvaises saisons.

La recherche malgache invite toutefois à éviter les conclusions trop rapides. Les effets d’un amendement organique dépendent de la régularité des apports et de la combinaison avec d’autres pratiques : couverture du sol, rotation des cultures, compost, gestion de l’eau et lutte contre l’érosion.

Un modèle local qui intéresse la recherche régionale

En septembre 2025, des producteurs et des maîtres-exploitants de l’Itasy ont participé à des ateliers organisés avec le FOFIFA, Agrisud et le Cirad. Les échanges devaient déboucher sur de nouvelles expérimentations durant la campagne 2025-2026, notamment autour du haricot.

Cette étape montre que la diffusion d’une innovation agricole ne repose pas uniquement sur une formation descendante. Les agriculteurs évaluent eux-mêmes la facilité de préparation, l’accès aux matières premières, le transport, les effets sur les ravageurs et la réponse des sols. Leur expérience complète les analyses de laboratoire.

La question dépasse désormais l’Itasy. Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui encourage la coopération régionale sur la sécurité alimentaire, la résilience climatique et la gestion durable des ressources. Dans plusieurs pays de cette région, la hausse du prix des intrants et la dégradation des terres poussent également les producteurs à rechercher des solutions moins coûteuses et mieux adaptées aux réalités locales.

Pour les autorités et les organisations agricoles, le prochain enjeu sera de documenter les résultats sur plusieurs saisons. Il faudra comparer les rendements, les coûts de production, la qualité des sols et les effets sur les revenus. Il faudra aussi vérifier que la fabrication reste maîtrisée lorsque la technique s’étend à de nouveaux villages.

À Antananarivo comme dans les zones rurales de l’Itasy, l’agriculture malgache doit relever le même défi : nourrir une population croissante sans épuiser les terres qui la font vivre. Les biofertilisants liquides ne constituent pas une réponse unique. Ils montrent cependant qu’une innovation agricole peut partir des ressources du territoire, s’appuyer sur le savoir paysan et renforcer progressivement l’autonomie des exploitations.