Dans les plantations ivoiriennes, la météo ne détermine pas seulement la taille de la prochaine récolte. Elle pèse aussi sur le revenu des familles, les contrats d’exportation et le prix mondial du chocolat. À l’approche de la campagne 2026-2027, la perspective d’un épisode El Niño ajoute donc une incertitude à une filière déjà fragilisée par les maladies et le vieillissement des vergers.
Un risque climatique qui traverse toute la filière
El Niño correspond à un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique tropical. Ce phénomène modifie les régimes de pluie et de température dans plusieurs régions du monde. En Afrique de l’Ouest, ses effets ne sont pas automatiques. Ils peuvent varier selon la saison, la zone agricole et l’intensité du phénomène.
Pour le cacao, le danger vient surtout d’un déséquilibre hydrique. Des pluies trop abondantes peuvent favoriser les champignons, compliquer l’entretien des parcelles et perturber la floraison. À l’inverse, une période sèche et chaude peut provoquer le stress des cacaoyers, réduire la formation des cabosses et accélérer la chute des fruits.
La Côte d’Ivoire est particulièrement exposée. Le pays reste le premier producteur mondial de cacao et fournit une part majeure des fèves utilisées par l’industrie internationale. La filière fait vivre environ 1,2 million de producteurs et près de huit millions de personnes, directement ou indirectement, selon les données relayées par les autorités ivoiriennes.
Dans ce contexte, les prévisions doivent être lues avec prudence. Des analystes anticipent une pression à la baisse sur la production ivoirienne lors de la campagne 2026-2027. Une estimation évoque environ 1,7 million de tonnes, soit un recul de 17,5 % sur un an. Ce chiffre reste une projection, et non un bilan de récolte.
Le Ghana voisin est lui aussi concerné. Les deux pays forment le cœur de la production cacaoyère ouest-africaine. Ils coopèrent notamment dans le cadre de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana, consacrée à la durabilité de la filière et à la lutte contre les maladies transfrontalières.
En Côte d’Ivoire, le climat s’ajoute aux difficultés structurelles
Le risque lié à El Niño ne peut pas être isolé des problèmes déjà présents dans les plantations ivoiriennes. Le virus de l’œdème des pousses du cacaoyer, souvent appelé swollen shoot, réduit la productivité des arbres et impose parfois l’arrachage des parcelles infectées.
Le Conseil du Café-Cacao a indiqué que plus de 105 000 hectares avaient été arrachés dans le cadre de la lutte contre cette maladie. L’objectif est de limiter la propagation du virus, mais l’opération prive temporairement les producteurs de revenus et retarde la reconstitution des vergers.
La maladie provoque une baisse progressive du rendement. Des travaux cités par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement évoquent une diminution pouvant atteindre 25 % la première année et 50 % la deuxième année dans les parcelles touchées. L’impact varie toutefois selon l’état des arbres, les pratiques agricoles et la rapidité de l’intervention.
Le vieillissement des plantations renforce cette vulnérabilité. Un cacaoyer ancien produit moins et résiste parfois moins bien aux épisodes de chaleur ou de sécheresse. La réduction du couvert forestier joue également un rôle. Les arbres d’ombrage contribuent à maintenir l’humidité des sols et à limiter les températures extrêmes dans les parcelles.
Les producteurs se retrouvent ainsi face à plusieurs contraintes simultanées : irrégularité des pluies, pression sanitaire, arbres vieillissants, coût des intrants et accès inégal au conseil agricole. Dans les zones rurales, une mauvaise récolte touche d’abord les revenus des ménages. Elle peut aussi réduire les dépenses consacrées à la scolarité, à la santé ou à l’entretien des exploitations.
La réponse ne relève donc pas uniquement de la prévision météorologique. Elle passe aussi par le renouvellement des vergers, la sélection de plants adaptés, l’agroforesterie, la surveillance des maladies et une meilleure protection des revenus pendant les périodes de transition.
Des marchés nerveux, mais aucun scénario automatique
Les marchés du cacao réagissent rapidement aux informations climatiques. Une perspective de récolte plus faible peut soutenir les cours, surtout après les tensions d’approvisionnement enregistrées ces dernières années. Cependant, le prix mondial ne dépend pas seulement de la production ivoirienne.
La demande compte également. La consommation reste dynamique dans plusieurs marchés asiatiques, tandis que l’évolution de la demande européenne dépend du pouvoir d’achat, de l’inflation et des habitudes de consommation. Les industriels peuvent aussi modifier leurs recettes, leurs stocks ou leurs achats à terme.
Pour les autorités ivoiriennes, la difficulté consiste à sécuriser les contrats sans vendre davantage de volumes que la récolte ne pourra réellement fournir. Le Conseil du Café-Cacao régule la commercialisation et organise les ventes anticipées. Cette fonction devient plus délicate lorsque les prévisions de récolte sont incertaines.
Une hausse des cours ne profite pas automatiquement à tous les planteurs. Les producteurs bénéficient du prix bord champ fixé dans le cadre du système ivoirien, mais leurs revenus dépendent aussi des volumes récoltés. Une fève mieux rémunérée ne compense pas toujours la perte de plusieurs hectares touchés par une maladie ou une sécheresse.
La transformation locale constitue un autre enjeu. La Côte d’Ivoire a renforcé ses capacités de broyage et de fabrication de produits semi-transformés. Cette évolution permet de capter davantage de valeur sur place, mais elle ne supprime pas la dépendance aux marchés mondiaux ni les difficultés rencontrées dans les exploitations.
Un test pour la coopération ouest-africaine
Le risque climatique rappelle que la filière ne peut plus être pilotée pays par pays. Le virus du swollen shoot circule dans une zone agricole qui dépasse les frontières. Les mouvements de plants, de matériel végétal et de fèves rendent nécessaires des dispositifs communs entre la Côte d’Ivoire et le Ghana.
En avril 2026, un atelier régional organisé à Abidjan sous l’égide de la FAO et de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana a débouché sur une feuille de route 2026-2031. Elle prévoit notamment de renforcer la surveillance de la maladie et la coordination entre les services de recherche, les autorités agricoles et les organisations de producteurs.
Cette coopération s’inscrit dans un espace ouest-africain où la filière cacaoyère influence les revenus ruraux, les exportations et les recettes publiques. Elle concerne aussi la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, même si la régulation du cacao reste principalement nationale.
Les prochains mois seront décisifs. Il faudra suivre l’évolution des pluies, l’état de la floraison, les arrivages dans les ports ivoiriens et les premières estimations de la campagne 2026-2027. Le point central ne sera pas seulement de savoir si El Niño réduit la récolte. Il faudra mesurer la capacité des producteurs et des institutions à absorber un choc climatique supplémentaire sans affaiblir durablement la filière.