À Abidjan comme dans les régions, le tourisme ivoirien entre dans une nouvelle phase. Après avoir renforcé ses infrastructures et sa visibilité, la Côte d’Ivoire veut désormais mieux exploiter les données, les outils numériques et l’intelligence artificielle pour attirer, orienter et fidéliser les visiteurs.

Un secteur qui change d’échelle

Le gouvernement ivoirien présente cette évolution comme un prolongement de la stratégie « Sublime Côte d’Ivoire ». Lancée en 2018, cette politique vise à faire du tourisme un moteur de croissance, d’emplois et de valorisation du patrimoine national.

La première étape a porté sur la structuration de l’offre, la promotion de la destination et l’amélioration des capacités d’accueil. Elle a aussi accompagné l’essor de plusieurs pôles régionaux, au-delà d’Abidjan et de la zone balnéaire du Sud.

Les résultats avancés par les autorités montrent une progression rapide. En 2025, le pays aurait accueilli plus de 6,7 millions de visiteurs. Le tourisme aurait représenté 8,7 % du produit intérieur brut et contribué à la création de près de 650 000 emplois depuis 2018. La capacité d’hébergement aurait, elle, atteint environ 87 000 chambres.

Ces chiffres doivent toutefois être lus avec précision. Ils englobent différents profils de visiteurs et plusieurs segments de l’activité touristique. Le poids économique du secteur dépend donc autant du nombre d’arrivées que de la durée des séjours, des dépenses réalisées et de leur répartition entre les territoires.

Le gouvernement ivoirien fixe désormais un nouvel objectif : atteindre 10 millions de visiteurs par an à l’horizon 2030 et installer la Côte d’Ivoire parmi les cinq premières destinations touristiques du continent.

L’intelligence artificielle comme outil, pas comme substitut

Le 27 septembre 2026, à l’occasion de la Journée mondiale du tourisme, le ministre du Tourisme et des Loisirs, Siandou Fofana, a défendu l’intégration de l’intelligence artificielle dans cette trajectoire. La rencontre était consacrée au thème « Le numérique et l’intelligence artificielle pour repenser le tourisme ».

Le principe est concret. L’IA peut aider les professionnels à mieux comprendre les attentes des visiteurs, à adapter les campagnes de promotion et à proposer des parcours plus personnalisés. Elle peut aussi faciliter l’accès aux informations pratiques avant et pendant le séjour.

Les usages envisagés concernent également la gestion des flux. Des outils d’analyse peuvent identifier les périodes de forte fréquentation, orienter les visiteurs vers des sites moins connus et limiter la pression sur certains lieux très demandés.

Cette approche pourrait profiter aux destinations régionales. Le patrimoine culturel, l’artisanat, la gastronomie, les paysages de l’Ouest, les parcs nationaux et les circuits liés aux savoir-faire locaux disposent encore d’une visibilité inégale. Une meilleure présence numérique peut contribuer à les relier aux marchés ivoirien, africain et international.

Le ministre a cependant insisté sur une limite essentielle : la technologie ne doit pas effacer la dimension humaine du voyage. L’accueil, le travail des guides, la médiation culturelle et la relation avec les communautés locales restent au centre de l’expérience touristique.

Cette précaution est importante. Un outil numérique peut recommander un itinéraire. Il ne remplace ni la connaissance d’un territoire par ses habitants, ni la transmission d’une histoire, ni la confiance construite entre un visiteur et un professionnel.

Des investissements à répartir sur tout le territoire

La deuxième phase de « Sublime Côte d’Ivoire », prévue pour 2026-2030, devrait mobiliser plus de 1 000 milliards de francs CFA, soit environ 1,7 milliard de dollars selon les données communiquées par les autorités.

Le financement ne concerne pas seulement les plateformes numériques. Il doit aussi soutenir les infrastructures, les établissements d’hébergement, les transports, la formation et la réhabilitation de sites touristiques.

La question territoriale sera déterminante. Abidjan concentre une grande partie des connexions aériennes, des hôtels et des événements d’affaires. Pourtant, les retombées attendues de la croissance touristique concernent aussi les villes secondaires, les zones rurales et les communautés proches des sites naturels ou culturels.

La célébration de la Journée mondiale du tourisme à Man, dans l’Ouest ivoirien, a rappelé cet enjeu. Dans cette région, les autorités ont annoncé des projets de réhabilitation et de développement autour de sites vieillissants ou insuffisamment valorisés.

Pour les acteurs locaux, l’enjeu sera de transformer la fréquentation en revenus durables. Cela suppose des chaînes d’approvisionnement locales, un accès réel des petites entreprises aux plateformes de réservation et une meilleure formation des guides, artisans, restaurateurs et hébergeurs.

Le numérique peut réduire certaines barrières. Il peut aussi en créer de nouvelles si les professionnels des régions ne disposent pas d’une connexion fiable, d’équipements adaptés ou de compétences suffisantes. La transformation annoncée devra donc inclure les petites structures et l’économie informelle, très présente dans les services liés au voyage.

La Côte d’Ivoire dans la compétition ouest-africaine

La stratégie ivoirienne s’inscrit dans une compétition régionale plus large. Au sein de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, plusieurs pays cherchent à renforcer leur attractivité à travers les transports, la culture, les événements sportifs et les services numériques.

La Côte d’Ivoire dispose de plusieurs atouts : une économie diversifiée, un aéroport international à Abidjan, une offre culturelle reconnue et une capacité à accueillir de grands événements. La Coupe d’Afrique des nations organisée en 2024 a également renforcé la visibilité du pays et stimulé les investissements dans les infrastructures.

La concurrence ne se joue toutefois pas uniquement sur le nombre de visiteurs. Elle porte aussi sur la qualité des services, la sécurité, la facilité des déplacements, le coût des séjours et la capacité à proposer des expériences différentes.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle peut améliorer la compétitivité de la destination. Elle ne constitue pas une solution automatique. Son efficacité dépendra de la qualité des données, de la protection des informations personnelles, de la formation des travailleurs et de l’accès des entreprises ivoiriennes aux outils développés.

Le prochain test : convertir la visibilité en valeur locale

La Côte d’Ivoire veut donc passer d’une logique de promotion à une logique de pilotage plus fine. Il ne s’agit plus seulement de faire connaître le pays, mais de suivre les parcours, d’anticiper les besoins et de mieux répartir les bénéfices.

La réussite de cette nouvelle phase se mesurera à plusieurs niveaux : fréquentation des régions, revenus des professionnels, emplois qualifiés, durée moyenne des séjours et préservation des sites naturels et culturels.

Le gouvernement devra aussi préciser les mécanismes de suivi des objectifs annoncés pour 2030. Pour les visiteurs, les entreprises et les collectivités, la question centrale restera simple : la modernisation du tourisme améliorera-t-elle concrètement l’accueil et les revenus locaux, ou restera-t-elle concentrée dans les grands centres urbains ?

La réponse dépendra moins de la technologie seule que de son articulation avec les territoires, les compétences ivoiriennes et la richesse culturelle du pays.