À Alger, la tradition arabo-andalouse ne reste pas figée dans les archives. Elle continue de circuler entre les écoles de musique, les scènes de concert et les studios. Avec Nuba Nova 2, Meryem Koufi et Mehdi Haddab prolongent ce mouvement en confrontant la nouba de l’École d’Alger aux textures de l’oud électrique, de la basse et des machines.
Une tradition algéroise replacée dans le temps présent
La nouba est une suite musicale savante, structurée en plusieurs mouvements. En Algérie, elle s’est développée selon plusieurs écoles, notamment à Alger, Constantine, Tlemcen et Annaba. Chacune possède ses répertoires, ses modes et ses manières d’interpréter les textes poétiques.
Cette diversité rappelle que la musique arabo-andalouse appartient à un patrimoine vivant. Elle ne se limite pas à une évocation de l’Andalousie médiévale. Elle s’est transformée en Afrique du Nord, au fil des transmissions familiales, des associations culturelles et des conservatoires.
Le projet de Meryem Koufi et Mehdi Haddab s’inscrit dans cette histoire. Le premier volet de Nuba Nova, paru en 2021, explorait la tradition musicale d’Annaba avec le violoniste Hamdi Benani. Le second se tourne vers l’École d’Alger, avec une approche plus directement centrée sur la voix et la kouitra.
La trajectoire du projet initial avait une dimension particulière. Hamdi Benani est décédé en septembre 2020, avant la sortie de l’album enregistré avec Mehdi Haddab. Cette première expérience a donc aussi constitué une transmission entre une figure majeure du malouf annabi et un musicien connu pour ses recherches entre musiques traditionnelles, rock et électronique.
La kouitra face à l’oud électrique
Meryem Koufi occupe une place centrale dans cette nouvelle étape. Chanteuse et instrumentiste, elle pratique la kouitra, un petit luth à quatre doubles cordes associé aux répertoires arabo-andalous d’Alger et de Tlemcen. Elle a étudié cet instrument auprès de Tarik Hamouche et s’est formée dans plusieurs écoles de musique arabo-andalouse de la capitale.
Son parcours comprend également un travail consacré au flamenco. Cette expérience nourrit une interprétation attentive aux inflexions de la voix, au souffle et à la tension dramatique des textes. Dans Nuba Nova 2, la chanteuse ne sert donc pas seulement de lien avec le répertoire ancien. Elle devient l’un des moteurs de sa transformation.
Mehdi Haddab lui répond avec un oud électrique. L’instrument conserve la mémoire du luth oriental, mais son amplification ouvre un autre espace sonore. Avec DuOud puis Speed Caravan, le musicien algérien a développé une pratique fondée sur le dialogue entre les formes héritées et les langages contemporains.
Le projet réunit ainsi deux démarches complémentaires. Meryem Koufi part de l’intérieur de la tradition vocale et instrumentale. Mehdi Haddab la déplace vers une architecture sonore plus libre. Leur rencontre ne cherche pas à opposer authenticité et modernité. Elle pose plutôt une question simple : comment une forme ancienne peut-elle continuer à produire du neuf ?
Une relecture, pas une mise sous vitrine
Les éléments disponibles autour de l’album décrivent une organisation qui s’éloigne de l’orchestre classique. Les cinq mouvements de la nouba algéroise restent un repère, mais les rythmes et les timbres sont redistribués entre plusieurs instruments.
Basse, guitare, percussions, synthétiseurs et oud électrique viennent élargir le cadre. Cette orchestration introduit des ruptures, des accélérations et des contrastes. La kouitra garde son rôle de marqueur sonore, tandis que les instruments amplifiés installent une énergie plus proche des musiques actuelles.
Le résultat annoncé ne relève donc ni de la reconstitution patrimoniale ni du simple mélange de genres. Il s’agit d’une lecture située dans le présent. La poésie de la nouba y conserve ses thèmes de fragilité, de désir et de spiritualité, mais elle rencontre une production plus dense, parfois plus nerveuse.
Cette démarche comporte aussi un enjeu de transmission. Pour une partie du public algérien, la nouba reste liée à des cadres d’écoute précis, souvent associés aux associations musicales et aux concerts spécialisés. Pour d’autres auditeurs, notamment dans la diaspora, elle peut apparaître comme un patrimoine éloigné des pratiques culturelles quotidiennes.
En faisant dialoguer la kouitra et l’oud électrique, le duo crée une porte d’entrée différente. Les auditeurs familiers du répertoire pourront reconnaître les structures et les couleurs. Ceux qui viennent des scènes rock, électroniques ou de la musique du monde pourront entrer par le rythme, la matière et la voix.
Un album entre l’Algérie et ses espaces de circulation
Nuba Nova 2 a été enregistré entre l’Algérie et la France. Cette production transnationale reflète une réalité fréquente des projets musicaux algériens contemporains. Les artistes travaillent entre plusieurs villes, plusieurs publics et plusieurs réseaux professionnels, sans que leur centre artistique cesse d’être lié à l’Algérie.
Le parcours de Meryem Koufi illustre cette circulation. Son travail s’est construit à partir d’une formation algéroise, puis s’est ouvert au flamenco et à des collaborations en Europe. Mehdi Haddab suit une trajectoire comparable, avec une présence dans des formations internationales tout en conservant un ancrage fort dans les musiques du Maghreb.
Ce va-et-vient modifie aussi la manière dont le patrimoine algérien se présente hors du pays. La nouba n’est pas réduite à une musique ancienne destinée à illustrer une identité nationale. Elle apparaît comme une matière de création, capable de dialoguer avec les scènes méditerranéennes, africaines et européennes.
La sortie commerciale de l’album est annoncée pour le 9 octobre 2026 par Buda Musique. Des présentations publiques du projet ont toutefois été programmées avant cette échéance, notamment en Europe. Une date prévue à Gand, en Belgique, le 11 novembre 2025, a été annulée, ce qui rappelle que la circulation d’un spectacle dépend aussi des conditions de production et de diffusion.
Ce que ce projet dit de la scène musicale algérienne
Le travail de Meryem Koufi et Mehdi Haddab rejoint une tendance plus large de la création algérienne. Des artistes de générations différentes revisitent le chaâbi, le raï, le malouf, la musique kabyle ou les traditions arabo-andalouses sans abandonner leurs exigences formelles.
Cette évolution ne signifie pas que les répertoires historiques perdent leur identité. Elle montre plutôt que leur continuité dépend de leur capacité à être interprétés par de nouveaux artistes. La fidélité ne passe pas toujours par la répétition exacte. Elle peut aussi prendre la forme d’une réorchestration maîtrisée.
Dans cette perspective, Nuba Nova 2 porte un enjeu qui dépasse la seule sortie discographique. L’album prolonge une réflexion sur la place des femmes dans la transmission musicale, sur la circulation des patrimoines nord-africains et sur les relations entre mémoire et expérimentation.
Le projet sera à suivre à partir du 9 octobre 2026, date annoncée pour sa parution. Son accueil permettra de mesurer comment cette nouba renouvelée rencontrera les publics d’Alger, ceux des autres villes algériennes et la diaspora. Une chose est déjà claire : chez ces deux artistes, la tradition n’est pas un décor. Elle devient un terrain de jeu, de dialogue et de création.
Pour approfondir le parcours des artistes et les informations discographiques disponibles, consulter la présentation professionnelle de Meryem Koufi et Mehdi Haddab, ainsi que la fiche discographique de Nuba Nova 2.