À Alger, la prégabaline n’est plus seulement un médicament détourné. Elle est devenue un sujet de coopération policière, sanitaire et douanière à l’échelle du Maghreb. Après une saisie de plus de 10 millions de capsules en août 2026, l’Algérie veut désormais porter le débat devant les mécanismes internationaux de contrôle des drogues.

Une demande algérienne présentée à Vienne

La démarche a été formulée lors de la 33e réunion des chefs des services nationaux chargés de l’application des lois sur les drogues en Afrique, connue sous le sigle HONLEA-Afrique. La session s’est tenue à Vienne, en Autriche, du 8 au 11 septembre 2026.

À la clôture des travaux, Tarek Kour, directeur général de l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie, a demandé que le trafic illicite et l’usage non médical de la prégabaline figurent à l’ordre du jour de la prochaine session. L’Algérie souhaite également ouvrir la voie à une classification internationale de cette molécule, aujourd’hui absente des listes de substances placées sous contrôle mondial. Le communiqué de l’ONLCDT sur la réunion de Vienne précise que l’objectif est de renforcer l’échange d’informations entre pays africains.

Cette annonce ne signifie donc pas que la prégabaline est déjà classée au niveau international. Elle marque une première étape politique. La prochaine session de HONLEA-Afrique devra d’abord examiner le sujet, avant une éventuelle transmission vers les instances compétentes des Nations unies.

Un médicament légal au départ, un produit recherché sur le marché parallèle

La prégabaline est prescrite contre certaines douleurs neuropathiques et dans le traitement de l’épilepsie. Elle est commercialisée sous plusieurs noms et existe sous forme de médicaments génériques. Son statut thérapeutique explique la difficulté du contrôle : le produit circule d’abord dans des circuits pharmaceutiques légaux, avant d’être détourné par la falsification d’ordonnances, la délivrance irrégulière ou la revente.

En 2018, le Comité d’experts de l’Organisation mondiale de la santé chargé de la dépendance aux drogues avait recommandé de ne pas soumettre la prégabaline au contrôle international. Il avait toutefois demandé qu’elle reste sous surveillance, en raison de risques identifiés pour la santé publique. La position publiée par l’OMS en 2019 rappelle l’équilibre recherché entre l’accès aux soins et la prévention du mésusage.

Un classement international modifierait les obligations des États. Il pourrait renforcer la traçabilité de la production, encadrer davantage l’importation et faciliter la coopération contre les réseaux qui exploitent les différences de réglementation entre pays.

La saisie d’août a accéléré le changement d’échelle

Le 20 août 2026, les services algériens ont annoncé la saisie de 10 402 700 capsules de prégabaline dosées à 300 milligrammes, ainsi que 33,4 kilogrammes de cocaïne. L’opération a été menée contre un réseau présenté comme international. Des interpellations ont eu lieu simultanément à Oran, Alger, Blida, Tipasa et Tizi Ouzou.

Les autorités ont indiqué que 25 suspects avaient été placés en détention provisoire après leur présentation au parquet du pôle pénal national de Sidi M’Hamed. Vingt-cinq autres personnes étaient recherchées au moment de l’annonce, certaines étant présumées se trouver à l’étranger. Ces éléments relèvent toutefois de la procédure judiciaire en cours et ne préjugent pas de la culpabilité des personnes mises en cause. Les chiffres communiqués après l’opération d’août ont été repris par plusieurs médias algériens.

Cette affaire s’inscrit dans une série de saisies importantes. Pour l’année 2025, l’ONLCDT a fait état de 43 413 420 comprimés de psychotropes saisis. Ce total regroupe plusieurs substances et ne permet pas d’isoler la seule prégabaline. Il mesure l’activité des services de sécurité, mais pas directement le niveau national de consommation.

Cette distinction est essentielle. Une hausse des saisies peut traduire une progression du trafic. Elle peut aussi refléter une amélioration du renseignement, des contrôles et de la coopération entre services. Les données disponibles ne permettent donc pas, à elles seules, de mesurer une prévalence nationale.

Un phénomène qui dépasse les frontières algériennes

La Tunisie illustre la dimension régionale du problème. En mars 2025, les douanes tunisiennes ont annoncé la saisie de 56 400 comprimés de prégabaline dosés à 300 milligrammes dans un camion se dirigeant vers Tunis. Le portail officiel de la douane tunisienne a précisé que les comprimés avaient été dissimulés dans le véhicule.

Quelques mois plus tard, en octobre 2025, un réseau utilisant des ambulances étrangères de transport sanitaire international a été démantelé à Ben Arous. Environ 92 000 comprimés de prégabaline et un kilogramme de cocaïne ont été saisis, notamment dans des bouteilles d’oxygène. Le compte rendu de l’opération à Ben Arous montre la diversité des méthodes employées par les trafiquants.

En mai 2026, une autre affaire a conduit à la saisie de 6 850 comprimés à Sousse. Ces opérations ne prouvent pas l’existence d’un circuit unique, mais elles confirment la pression exercée sur les routes reliant le Maghreb, la Libye et les marchés méditerranéens.

La circulation régionale repose sur plusieurs vulnérabilités. Les réseaux profitent des frontières longues, des écarts de prix et des différences entre les législations pharmaceutiques. Ils peuvent également exploiter des itinéraires commerciaux ordinaires, notamment le transport routier, les conteneurs et certains flux liés aux services de santé.

Le défi algérien : contrôler sans couper l’accès aux soins

L’Algérie a déjà renforcé son dispositif national. Depuis 2021, la prégabaline figure parmi les médicaments psychotropes présentant un risque d’abus avéré. En 2024, une classification nationale des stupéfiants, des psychotropes et des précurseurs a ensuite consolidé le cadre juridique applicable.

Le contrôle ne peut cependant pas reposer uniquement sur les arrestations et les saisies. Il concerne aussi les cabinets médicaux, les pharmacies, les grossistes et les systèmes de prescription. Le Syndicat national des pharmaciens d’officine réclame depuis plusieurs années une ordonnance électronique et un registre national des prescriptions de psychotropes. Ces outils permettraient de repérer plus rapidement les ordonnances répétées ou falsifiées.

La France a suivi une trajectoire comparable. Depuis le 24 mai 2021, la prescription de prégabaline y est soumise à une ordonnance sécurisée et limitée à six mois. L’Agence nationale de sécurité du médicament avait justifié cette mesure par la progression du mésusage et des falsifications d’ordonnances.

Pour l’Algérie, l’enjeu consiste donc à trouver un équilibre. Un contrôle plus strict doit réduire les détournements, sans compliquer l’accès des patients épileptiques ou souffrant de douleurs chroniques à un traitement prescrit.

Une question désormais régionale et continentale

En saisissant HONLEA-Afrique, Alger cherche à transformer une difficulté nationale en dossier de coopération africaine. L’approche peut faciliter le partage de données sur les itinéraires, les laboratoires clandestins, les méthodes de dissimulation et les modes de prescription frauduleux.

La suite dépendra de l’inscription effective du sujet à la 34e session. Il faudra ensuite mesurer la position des autres pays africains, de l’OMS et de la Commission des stupéfiants des Nations unies. Entre-temps, la réponse restera principalement nationale, alors que les circuits de distribution, eux, traversent déjà plusieurs frontières.