À Bukavu, le retour des activités autour du Parc national de Kahuzi-Biega ne signifie pas encore le retour à la normale. Dans l’est de la République démocratique du Congo, la conservation dépend désormais d’un équilibre fragile entre accès au terrain, sécurité des équipes et participation des communautés riveraines.
Le parc abrite le gorille de Grauer, une espèce endémique de l’est congolais. Il protège aussi des forêts situées entre le Rift Albertin et le bassin du Congo. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1980, Kahuzi-Biega reste l’un des grands réservoirs de biodiversité de l’Afrique centrale.
Un parc pris dans l’instabilité du Sud-Kivu
Le Parc national de Kahuzi-Biega se trouve dans la province du Sud-Kivu, à proximité de Bukavu. Cette localisation le place au cœur d’une région marquée par les affrontements armés, les déplacements de population et la circulation de groupes armés.
La dégradation de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC a fortement réduit la présence des écogardes dans plusieurs secteurs du parc. Le 26 janvier 2025, la prise de Goma par les combattants du M23 et des forces alliées a encore compliqué la protection des sites naturels de la région, selon le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le Sud-Kivu appartient à l’espace de la Communauté de développement de l’Afrique australe, ou SADC. Cette organisation régionale est engagée dans les questions de sécurité et de coopération, mais la conservation du parc dépend d’abord de la capacité des autorités congolaises et des acteurs locaux à maintenir une présence effective sur le terrain.
Dans ce contexte, l’accès à certaines zones du parc est devenu irrégulier. Les patrouilles, le suivi scientifique et l’encadrement des visiteurs ne peuvent pas être assurés avec la même continuité qu’avant la crise.
Le suivi des gorilles interrompu dans plusieurs secteurs
Arthur Kalonji, directeur du parc, a expliqué à Bukavu que les équipes de conservation ne pouvaient plus pénétrer normalement dans certaines parties du site. Cette situation empêche notamment de suivre les groupes de gorilles et de mesurer l’évolution de leurs effectifs.
Le responsable a comparé le parc à une maison privée de portes. L’image résume le problème : lorsque les équipes se retirent, les activités illégales peuvent progresser plus facilement. La déforestation, l’exploitation minière, la chasse et le trafic de viande de brousse exercent déjà une pression ancienne sur l’écosystème.
Le gorille de Grauer est classé en danger critique d’extinction. Une évaluation citée par l’UNESCO faisait état d’un recul très important de sa population sur l’ensemble de son aire de répartition. Dans les secteurs de basse altitude du parc, la baisse observée avait été particulièrement forte.
Ces données ne permettent toutefois pas de connaître le nombre actuel de gorilles vivant dans l’ensemble du Kahuzi-Biega. Les inventaires réalisés en 2024 devaient fournir de nouveaux éléments, mais les restrictions d’accès et l’insécurité compliquent la publication et l’interprétation des résultats.
Le chiffre de 1 500 gorilles parfois évoqué pour la période précédant la guerre doit donc être manié avec prudence. Il ne constitue pas un recensement actualisé. Il rappelle surtout l’ampleur des pertes redoutées et l’urgence de reprendre un suivi scientifique régulier.
La reprise des activités reste progressive
Le parc a annoncé une reprise graduelle de certaines opérations de conservation. Cette relance concerne notamment la mobilisation des écogardes, la sensibilisation et le suivi des zones accessibles. Elle ne signifie pas que l’ensemble du parc est sécurisé.
Le site officiel de Kahuzi-Biega indique d’ailleurs que le parc reste temporairement fermé aux visiteurs. Cette précision est importante pour éviter de confondre la reprise administrative ou scientifique de certaines activités avec la réouverture complète du tourisme.
Avant la crise, les visites de gorilles constituaient l’une des principales activités du parc. Kahuzi-Biega est présenté comme le seul site où les touristes peuvent observer des gorilles de Grauer vivant à l’état sauvage. Le tourisme ne représente cependant qu’un volet de la conservation.
Les recettes liées aux visites soutiennent des emplois directs et indirects. Elles concernent les guides, les pisteurs, les chauffeurs, les hébergements, les petits commerces et plusieurs services liés à l’accueil. Lorsque les touristes disparaissent, les effets se font sentir au-delà des limites du parc, notamment dans les quartiers de Bukavu et dans les territoires ruraux voisins.
Pour les écogardes, l’arrêt des patrouilles augmente les risques professionnels et réduit la capacité à documenter les menaces. Pour les communautés riveraines, la fermeture des circuits touristiques prive certaines familles de revenus. Dans le même temps, l’absence d’alternatives peut renforcer la dépendance aux ressources forestières.
La conservation ne peut pas reposer sur la seule surveillance
Le professeur Bertin Murhabale, spécialiste de l’écologie et de la gestion des ressources animales, appelle à une implication plus forte des autorités, de l’UNESCO et des communautés locales. Son approche rejoint les recommandations régulièrement formulées pour le parc : protéger les habitats, sécuriser les équipes et associer les populations aux décisions.
Cette dimension est essentielle dans un territoire où des milliers de personnes vivent autour de l’aire protégée. Les communautés autochtones et locales disposent de connaissances précises sur la forêt. Elles doivent pouvoir participer aux programmes de conservation et bénéficier d’activités économiques compatibles avec la protection du parc.
La lutte contre l’exploitation minière illégale constitue également un enjeu central. L’UNESCO identifie depuis plusieurs années l’exploitation minière et la chasse associée comme des menaces majeures pour le gorille de Grauer et le chimpanzé de l’Est. Sans contrôle des filières et sans présence durable de l’État, les opérations ponctuelles risquent de produire des résultats limités.
Le parc a donc engagé des actions de sensibilisation auprès des médias, des scientifiques, des professionnels du tourisme et des organisations de la société civile. L’objectif est de maintenir le sujet dans le débat public, malgré la priorité donnée par l’actualité aux affrontements et aux urgences humanitaires.
Un enjeu pour la RDC et pour le bassin du Congo
Le sort de Kahuzi-Biega dépasse le seul Sud-Kivu. Le parc forme un lien écologique entre des forêts de montagne et des espaces de basse altitude. Sa dégradation fragiliserait les habitats d’une espèce que la République démocratique du Congo est le seul pays à abriter à l’état sauvage.
Elle affaiblirait aussi la crédibilité des engagements pris par la RDC en matière de biodiversité et de protection du bassin du Congo. Cette région joue un rôle majeur dans la régulation du climat, la disponibilité de l’eau et la conservation d’espèces uniques.
La prochaine étape sera de rétablir un suivi fiable des gorilles, secteur par secteur, tout en garantissant la sécurité des équipes. Il faudra ensuite déterminer les conditions d’une réouverture touristique maîtrisée. Celle-ci ne pourra être durable que si elle repose sur des données scientifiques, une sécurité minimale et un partage réel des bénéfices avec les populations voisines.