À Abidjan, gagner quelques minutes dans les embouteillages est devenu un enjeu économique. La Côte d’Ivoire veut désormais utiliser davantage les données, les caméras et les réseaux numériques pour rendre ses déplacements plus prévisibles. Cette évolution doit toutefois dépasser la seule logique de surveillance routière.
Une mobilité sous pression à Abidjan
Abidjan concentre une grande partie des activités économiques ivoiriennes. Chaque jour, la métropole accueille plus de 10 millions de déplacements, selon une estimation de la Banque mondiale. Les ménages y consacrent du temps et des revenus importants, tandis que les entreprises subissent les retards de livraison et les difficultés d’accès aux zones d’activité.
La Banque mondiale évaluait à environ 1 200 milliards de FCFA par an le coût cumulé des dépenses de transport et du temps perdu dans les déplacements. Cette somme représentait alors près de 4 à 5 % du produit intérieur brut. Ces données datent de 2019, mais elles éclairent un problème qui reste central dans la trajectoire urbaine de la Côte d’Ivoire.
La circulation est particulièrement sensible aux principaux points de passage entre le nord et le sud de la ville, aux accès aux zones industrielles et aux franchissements de la lagune. Les effets ne sont pas identiques pour tous. Les salariés du secteur formel peuvent perdre plusieurs heures par jour dans les trajets. Les travailleurs de l’économie informelle, eux, subissent directement les variations du coût du transport et de la demande.
La capitale économique n’est pas la seule concernée. Les grands axes reliant Abidjan à Yamoussoukro, Bouaké, Daloa, Ouangolodougou ou Noé jouent aussi un rôle dans la circulation des personnes et des marchandises. Leur sécurisation intéresse donc les échanges nationaux et les corridors vers les pays voisins de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO.
Une deuxième étape pour le système de transport intelligent
La Côte d’Ivoire prépare une nouvelle phase de son Système de transport intelligent, ou STI. Ce dispositif regroupe des équipements et des logiciels destinés à observer le trafic, détecter certaines infractions et améliorer la gestion des flux.
Selon les informations communiquées après une mission ivoirienne en Chine, du 14 au 22 septembre 2026, les autorités souhaitent porter la couverture du STI à 40 %, contre 16,8 % actuellement. Ces chiffres ont été présentés dans le cadre des échanges conduits par le ministre des Transports et des Affaires maritimes, Amadou Koné. La cible annoncée doit encore être appréciée à l’aune du calendrier, du financement et du périmètre exact des équipements concernés.
À Pékin et à Shanghai, la délégation ivoirienne a étudié des solutions liées aux transports connectés, aux villes intelligentes, aux infrastructures numériques et à la cybersécurité. Cette séquence s’inscrit dans une démarche déjà engagée avec des partenaires technologiques et après d’autres missions consacrées aux modèles développés aux États-Unis et au Japon.
La première phase a surtout porté sur la vidéo-verbalisation. En décembre 2023, le ministère ivoirien des Transports indiquait que son déploiement national dépassait 90 %. Les axes Abidjan-Yamoussoukro, Yamoussoukro-Ouangolodougou, Yamoussoukro-Daloa et Abidjan-Noé figuraient alors parmi les corridors entièrement équipés.
Le système enregistre certaines infractions, comme l’excès de vitesse, l’usage du téléphone au volant ou le défaut de port de la ceinture. Les images sont ensuite exploitées dans le cadre de la procédure de verbalisation. Depuis janvier 2024, le dispositif a aussi été étendu à plusieurs voies intérieures, notamment vers Bouaké, Daloa et Grand-Bassam.
Des résultats encourageants, mais encore fragiles
Les autorités ivoiriennes mettent en avant une amélioration de plusieurs indicateurs de sécurité routière. Entre 2021 et 2023, le nombre d’accidents corporels est passé de 10 054 à 8 089, soit une baisse de 24 %. Le nombre de décès a reculé de 833 à 765 sur la même période. Ces chiffres proviennent du bilan de la Stratégie nationale de sécurité routière 2021-2025 et ont également été repris par des médias régionaux.
Cette évolution ne permet pas de conclure à une baisse durable de tous les risques. Les accidents restent nombreux et les tendances peuvent varier selon les périodes, les catégories de routes et les types de véhicules. Le permis à points, entré en vigueur le 1er mars 2023, complète la vidéo-verbalisation en liant certaines infractions au comportement du conducteur.
La prochaine phase doit aller au-delà du contrôle. Les autorités envisagent un système national de surveillance des véhicules, un Centre national d’opération des transports et une plateforme sécurisée pour la gestion des véhicules commerciaux. L’objectif serait de disposer d’une vision plus complète des déplacements, notamment pour les transports de marchandises et les services collectifs.
Le numérique ne remplacera pas les investissements physiques
Un STI peut repérer un ralentissement, ajuster la durée d’un feu ou accélérer l’intervention sur un incident. Il ne crée toutefois ni voie supplémentaire, ni autobus, ni station de correspondance. Pour réduire durablement les embouteillages, les outils numériques devront donc accompagner les investissements dans les infrastructures.
Le projet de mobilité urbaine durable et intégrée d’Abidjan associe plusieurs leviers : autobus rapides, métro, transport lagunaire et système de transport intelligent. Cette approche multimodale doit offrir aux habitants des alternatives crédibles à l’usage individuel de la voiture et mieux connecter les communes périphériques aux pôles d’emploi.
La question de l’accès reste essentielle. Un service numérique utile aux administrations et aux opérateurs doit aussi produire des bénéfices visibles pour les passagers. Cela suppose des informations fiables sur les horaires, une meilleure coordination entre autobus, trains et bateaux, ainsi qu’une prise en compte des trajets effectués dans les quartiers moins bien desservis.
La maintenance constituera un autre test. Caméras, capteurs, feux connectés et réseaux de transmission exigent des contrats durables, des compétences locales et une alimentation électrique stable. Sans entretien, les équipements risquent de perdre rapidement leur efficacité, comme dans de nombreux projets numériques déployés sans dispositif solide d’exploitation.
Un enjeu de souveraineté et d’intégration régionale
L’extension du STI pose aussi la question de la protection des données. Les plaques d’immatriculation, les images de circulation et les informations liées aux véhicules commerciaux sont sensibles. La Côte d’Ivoire devra préciser les règles d’accès, la durée de conservation des données et les responsabilités des opérateurs publics et privés.
La compatibilité entre les différentes plateformes sera tout aussi importante. Les systèmes utilisés par la police, les services de transport, les collectivités, les opérateurs de mobilité et les gestionnaires de corridors devront pouvoir échanger des informations selon des règles claires. Cette interopérabilité peut améliorer la sécurité sur les routes nationales et faciliter la circulation régionale.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse donc la modernisation d’Abidjan. Il s’agit de construire une mobilité plus sûre, plus fluide et mieux intégrée aux échanges ouest-africains. La réussite de cette deuxième étape se mesurera moins au nombre de caméras installées qu’à la baisse des temps de trajet, à la réduction des accidents et à la qualité du service rendu aux usagers.