Comment raconter l’histoire d’un continent quand les récits dominants commencent souvent avec l’arrivée des Européens ? C’est la question au cœur du travail de Zeinab Badawi, journaliste anglo-soudanaise, qui propose une vaste traversée du passé africain en donnant une place centrale aux chercheurs, aux mémoires et aux traditions du continent.
Une histoire qui ne commence pas avec la colonisation
Publié en anglais en 2024, son ouvrage est désormais disponible en français sous le titre Une histoire africaine de l’Afrique. L’édition française est parue le 18 septembre 2026 aux Éditions du Faubourg, dans une coédition destinée à plusieurs marchés africains francophones.
Le livre remonte des origines de l’humanité aux indépendances. Il évoque les civilisations anciennes, les royaumes médiévaux, les systèmes politiques, les croyances, les échanges commerciaux et les résistances qui ont façonné les sociétés africaines.
Cette démarche répond à un déséquilibre ancien. Dans de nombreux programmes scolaires et récits populaires, l’histoire de l’Afrique reste associée avant tout à l’esclavage, à la conquête européenne et à la colonisation. Ces épisodes sont essentiels. Mais ils ne résument pas plusieurs millénaires de trajectoires politiques, culturelles et intellectuelles.
Le projet s’inscrit aussi dans le prolongement de la série documentaire A History of Africa with Zeinab Badawi, produite pour la BBC. Pour préparer ses recherches, l’autrice a parcouru plus de trente pays africains et rencontré des historiens, des anthropologues, des archéologues ainsi que des passeurs de mémoire.
Redonner leur place aux chercheurs et aux mémoires africaines
La méthode revendiquée par Zeinab Badawi ne consiste pas seulement à ajouter quelques figures africaines à un récit déjà établi. Elle cherche plutôt à déplacer le point de départ. Les spécialistes africains ne sont pas présentés comme de simples témoins locaux, mais comme des producteurs de connaissances et des interprètes de leur propre histoire.
Cette distinction compte. Un historien formé dans une université internationale peut aussi maîtriser une langue régionale, connaître des généalogies transmises oralement ou comprendre le sens d’un chant, d’un rituel et d’une tradition politique. Ces éléments ne remplacent pas les archives. Ils les complètent et permettent parfois d’interroger les silences des sources écrites.
La place accordée aux traditions orales rejoint les travaux de l’Histoire générale de l’Afrique de l’UNESCO. Lancé au lendemain des indépendances, ce vaste programme a mobilisé des chercheurs africains et internationaux pour documenter le passé du continent depuis des perspectives moins dépendantes des récits coloniaux.
Le livre met également en lumière des figures féminines et des acteurs souvent relégués au second plan. Reines, cheffes, commerçantes, résistantes, responsables religieuses et femmes engagées dans les luttes anticoloniales apparaissent comme des actrices de l’histoire, et non comme des personnages secondaires.
Une traduction attendue dans l’espace francophone
La publication française intervient dans un espace éditorial particulier. Le français reste une langue de travail et d’enseignement dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, du Centre et de l’océan Indien. Pourtant, une partie importante de la production consacrée à l’histoire africaine demeure difficile d’accès pour les lecteurs qui ne lisent pas l’anglais.
L’édition française a été rendue possible par une coopération entre plusieurs maisons d’édition africaines et européennes. Des éditeurs comme Apic en Algérie, Ganndal en Guinée, Tombouctou au Mali, Le Fennec au Maroc, les Presses universitaires d’Afrique au Cameroun, Amalion au Sénégal et Éburnie en Côte d’Ivoire sont associés à sa diffusion.
Cette circulation dépasse la seule question commerciale. Elle touche à la disponibilité des savoirs. Un ouvrage sur l’histoire du continent gagne en portée lorsque ses lecteurs peuvent le trouver dans les librairies de Dakar, de Conakry, de Yaoundé, d’Abidjan ou de Casablanca, et pas uniquement dans les catalogues britanniques ou américains.
Le choix de publier une version française rappelle aussi le rôle historique de la France et du Royaume-Uni dans la conquête et l’administration de territoires africains. Les deux puissances n’ont pas produit les mêmes modèles coloniaux, mais leurs institutions ont durablement influencé les frontières, les systèmes scolaires et les catégories utilisées pour décrire les sociétés du continent.
Un enjeu de transmission pour les nouvelles générations
Zeinab Badawi prépare par ailleurs une adaptation destinée aux jeunes lecteurs. Intitulée Africa: History and Heroes, cette version illustrée doit présenter des épisodes historiques et des personnalités africaines dans un langage accessible aux enfants.
La publication britannique de cet ouvrage est annoncée pour septembre 2027 par Penguin Books. Le projet vise notamment à raconter l’histoire du continent à travers des empires, des inventions, des luttes politiques et des figures héroïques, sans réduire l’Afrique à ses drames contemporains.
Cette orientation répond à un besoin concret. Dans plusieurs pays africains, les programmes scolaires doivent composer avec des volumes horaires limités, des manuels inégalement disponibles et des récits parfois centrés sur l’histoire politique des anciennes puissances administratrices. Les initiatives éditoriales ne remplacent pas les politiques publiques, mais elles peuvent enrichir les supports utilisés par les familles, les enseignants et les bibliothèques.
La transmission historique comporte aussi une dimension civique. Connaître les trajectoires des royaumes du Sahel, des cités swahilies, des États d’Afrique australe, des sociétés forestières ou des traditions intellectuelles de la vallée du Nil permet de mieux comprendre la diversité des expériences africaines. Cela évite de traiter le continent comme un espace homogène.
Une contribution à un débat plus large
Le succès international de l’ouvrage montre l’intérêt du public pour des récits historiques qui dépassent les cadres habituels. Les données disponibles ne concordent toutefois pas sur le nombre exact d’exemplaires vendus. La maison d’édition britannique évoque 75 000 ventes mondiales dans un document de présentation récent, tandis que d’autres communications avancent un chiffre supérieur à 110 000 exemplaires.
Cette différence invite à la prudence. Elle peut s’expliquer par des dates de comptabilisation ou des périmètres commerciaux différents. Le point établi reste l’accueil important réservé à l’édition originale, qui a été sélectionnée pour plusieurs prix et intégrée à des ressources pédagogiques destinées aux élèves britanniques.
Pour les lecteurs africains et ceux de la diaspora, l’intérêt du livre se situe donc à plusieurs niveaux. Il propose une synthèse accessible. Il valorise les travaux de chercheurs du continent. Il interroge aussi les habitudes de lecture héritées de systèmes éducatifs où l’Afrique est parfois étudiée comme un objet extérieur.
Sa portée dépendra toutefois de sa diffusion réelle dans les pays africains francophones, du prix de vente et de la capacité des éditeurs partenaires à alimenter les réseaux de librairies et de bibliothèques. La bataille des récits ne se joue pas seulement dans les universités. Elle se joue aussi dans l’accès quotidien aux livres.
En donnant la priorité aux voix africaines, Zeinab Badawi participe ainsi à une conversation déjà engagée par des historiens, des écrivains, des enseignants et des institutions du continent. L’enjeu n’est pas d’écrire une histoire unique de l’Afrique, mais de rendre visibles ses multiples sources, ses désaccords et ses héritages.