Dans les régions aurifères d’Afrique de l’Ouest, la question n’est plus seulement de savoir combien d’or entre dans les statistiques nationales. Il faut aussi déterminer qui le produit, dans quelles conditions et avec quels bénéfices pour les territoires miniers. Cette étape devient décisive alors que plusieurs États veulent réduire la contrebande et reprendre la main sur une activité qui fait vivre des millions de personnes.
Une activité économique que les États cherchent à rendre visible
L’exploitation minière artisanale et à petite échelle désigne des activités menées avec des moyens limités, souvent par des individus, des familles ou des coopératives. Elle reste difficile à mesurer, car une partie de la production échappe aux registres officiels et circule par des réseaux informels.
À l’échelle africaine, l’enjeu dépasse largement le commerce de l’or. La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique relaie une estimation de plus de 40 millions de personnes directement engagées dans l’exploitation minière artisanale et à petite échelle. En incluant les proches et les économies locales qui en dépendent, le secteur concernerait jusqu’à 150 millions de personnes.
Ces chiffres donnent une idée de la place occupée par l’activité dans les zones rurales. Les mineurs ne sont pas les seuls concernés. Transporteurs, restaurateurs, mécaniciens, fournisseurs d’équipements, négociants et travailleurs du traitement du minerai participent aussi à cette économie. Une réforme qui ne porterait que sur la collecte de l’or laisserait donc de côté une grande partie de la chaîne de valeur.
Le sujet est particulièrement sensible au Ghana, au Burkina Faso, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Tanzanie. Dans ces pays, l’or artisanal alimente les revenus des ménages, mais il expose aussi les travailleurs à des accidents, à l’endettement auprès des acheteurs et à des conditions de travail souvent peu sécurisées.
Le Ghana veut transformer la collecte en système de suivi
Le Ghana fournit aujourd’hui l’un des exemples les plus structurés de reprise en main publique. Le Ghana Gold Board, ou GoldBod, est chargé d’organiser l’achat et l’exportation de l’or issu des exploitations artisanales et à petite échelle. Son modèle repose sur des acheteurs agréés, qui acquièrent le métal auprès des producteurs avant de le céder à l’organisme public.
Selon les données communiquées par GoldBod, les exportations d’or artisanal ont atteint environ 100 tonnes en 2025. L’organisme avait annoncé 63,6 tonnes pour 2024. Cette progression montre la capacité d’un dispositif centralisé à faire entrer davantage de volumes dans les circuits officiels. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de connaître le nombre de mineurs concernés ni la répartition des revenus.
Le prochain chantier porte donc sur la traçabilité. GoldBod prévoit de commencer par un programme pilote auprès d’environ 600 exploitations artisanales et à petite échelle. L’objectif est de suivre l’or depuis le site d’extraction jusqu’à son exportation, puis d’étendre progressivement le dispositif à l’ensemble des opérations alimentant le marché formel.
Cette démarche répond aussi à une préoccupation nationale. Au Ghana, l’exploitation illégale, souvent désignée par le terme local « galamsey », dégrade certains cours d’eau et alimente un débat politique sur la protection des terres agricoles et des ressources naturelles. Le suivi des volumes ne suffira donc pas. Il devra être accompagné de contrôles environnementaux, de normes de sécurité et d’un accès légal aux sites.
Formaliser sans éloigner les producteurs
La formalisation ne consiste pas seulement à enregistrer une production ou à délivrer une autorisation. Elle suppose que les mineurs trouvent un intérêt concret à rejoindre les circuits officiels. Sans prix plus transparents, accès au financement, équipements adaptés ou accompagnement technique, l’enregistrement peut être perçu comme une charge administrative supplémentaire.
Le risque est connu. Si les procédures sont longues, coûteuses ou concentrées dans les capitales, les producteurs peuvent continuer à vendre à des intermédiaires informels. Ceux-ci proposent parfois un paiement immédiat, alors que les circuits publics imposent davantage de contrôles et de délais. La lutte contre la contrebande dépendra donc aussi de la rapidité et de la proximité du service proposé.
La question du financement est centrale. Beaucoup de petits exploitants travaillent avec des avances consenties par des négociants. En échange, ils vendent leur production à des conditions qu’ils ne maîtrisent pas toujours. Des mécanismes de crédit adaptés, associés à des coopératives solides, pourraient réduire cette dépendance.
La sécurité constitue un autre volet essentiel. Les puits instables, l’absence d’équipements de protection et l’usage non maîtrisé de produits chimiques exposent les travailleurs et les communautés. Une politique crédible doit prévoir des formations, des inspections accessibles et des solutions techniques compatibles avec les moyens des petites exploitations.
Des démarches différentes selon les pays
Au Burkina Faso, la formalisation passe notamment par la constitution de coopératives d’artisans miniers. Cette organisation peut faciliter l’accès aux autorisations, aux formations et aux équipements. Elle doit cependant préserver la place des producteurs eux-mêmes, afin de ne pas transférer le pouvoir des acheteurs informels vers de nouveaux intermédiaires administratifs.
Au Sénégal, l’action se concentre surtout dans les régions de Kédougou et de Tambacounda, au sud-est du pays. Une campagne d’enrôlement vise la délivrance de 10 000 cartes numériques aux orpailleurs. Cette identification doit aider les autorités à mieux connaître les acteurs de la filière et à encadrer l’accès aux sites formels.
Le dispositif sénégalais intervient dans un espace où l’orpaillage est fortement concentré à Kédougou. Les autorités devront donc tenir compte des réalités locales : mobilité des travailleurs, présence de communautés transfrontalières, poids des activités commerciales et accès inégal aux services publics. Une carte ne produira d’effets durables que si elle ouvre réellement des droits et des services.
Au Mali et en Côte d’Ivoire, comme dans les autres pays de la région, l’enjeu est également régional. Les frontières ne correspondent pas aux itinéraires de l’or. Un producteur peut travailler dans un pays, vendre à un négociant dans un autre et voir son métal rejoindre un marché international par une troisième route. La coopération entre administrations douanières, services miniers et autorités locales devient donc indispensable.
Le prochain test sera social, pas seulement statistique
Les États africains disposent désormais de davantage d’outils pour capter les volumes : comptoirs publics, acheteurs agréés, coopératives, cartes numériques et systèmes de traçabilité. Mais l’augmentation des exportations officielles ne prouvera pas, à elle seule, la réussite de ces politiques.
Il faudra aussi mesurer le nombre de producteurs réellement intégrés, leurs revenus, leur accès au crédit, la sécurité sur les sites et la part revenant aux économies locales. Les femmes, souvent présentes dans le concassage, le lavage et le commerce, devront être comptabilisées dans ces données. Les travailleurs migrants et les communautés installées à proximité des sites ne peuvent pas non plus rester invisibles.
La prochaine phase se jouera donc entre contrôle et incitation. Les gouvernements veulent réduire les pertes fiscales et limiter les sorties clandestines d’or. Les producteurs, eux, chercheront des conditions de vente plus sûres et plus rémunératrices. Entre ces deux attentes, la formalisation ne deviendra durable que si elle transforme l’or officiel en avantage concret pour les territoires qui le produisent.
Le Ghana donnera un premier indicateur avec l’extension de son système de traçabilité en 2026. Le Sénégal devra mesurer les effets de ses cartes numériques dans les régions orientales. Au Burkina Faso, le fonctionnement réel des coopératives sera déterminant. Ces expériences permettront de vérifier si les politiques minières africaines parviennent à dépasser la simple captation des flux pour construire une filière plus lisible, plus sûre et mieux intégrée à l’économie locale.