À Rio de Janeiro et à Salvador, le public brésilien découvre un cinéma africain qui ne se limite ni au documentaire social ni aux récits de crise. En septembre 2026, la Mostra de Cinemas Africanos choisit au contraire la science-fiction, l’horreur, la comédie, l’action et le fantastique pour élargir le regard porté sur les créations du continent.
Un rendez-vous entre l’Afrique et la diaspora brésilienne
Créée en 2018 par Ana Camila Esteves et Beatriz Leal-Riesco, la Mostra s’est installée dans le paysage culturel brésilien comme une plateforme consacrée aux films africains contemporains. Son objectif est simple : créer des espaces de diffusion pour des œuvres qui restent peu visibles dans les circuits commerciaux internationaux.
Cette mission prend une résonance particulière au Brésil. Le pays abrite la plus importante population noire en dehors du continent africain. Pourtant, cette proximité historique et culturelle ne garantit pas automatiquement l’accès aux cinématographies produites au Nigeria, au Kenya, au Sénégal, au Burkina Faso ou en République démocratique du Congo.
Le problème ne tient donc pas à l’absence de création. Il concerne plutôt la circulation des films, leur promotion, leur sous-titrage, leur distribution et l’accès aux financements nécessaires pour atteindre les salles étrangères. La Mostra agit ainsi comme un intermédiaire culturel, mais aussi comme un lieu de rencontre entre réalisateurs, critiques, programmateurs et publics.
La neuvième édition se déroule d’abord au Centre culturel Banco do Brasil de Rio de Janeiro, du 10 au 16 septembre 2026. Elle se poursuit à Salvador, dans l’État de Bahia, du 17 au 23 septembre. La programmation officielle de Rio annonce 24 films, tandis que l’étape de Salvador présente 22 œuvres, dont 12 longs métrages et 10 courts métrages issus de 11 pays africains. La programmation officielle de la Mostra de Cinemas Africanos détaille les différentes séances et activités.
Le cinéma de genre pour sortir des cases
Cette année, le festival place le cinéma de genre au centre de sa programmation. L’expression désigne des films construits autour de formes narratives identifiées, comme le thriller, la science-fiction, la comédie, le film d’action ou le récit surnaturel.
Ce choix répond à un constat : les films africains sont encore souvent présentés à l’étranger à travers un nombre limité de thèmes. Les histoires de pauvreté, de conflit, de migration ou de domination coloniale occupent une place importante dans les cinématographies du continent, mais elles ne résument pas leur richesse.
Les réalisateurs africains travaillent aussi sur la mémoire, le désir, l’humour, les technologies, les mondes imaginaires et les transformations urbaines. Le cinéma de genre permet de rendre cette diversité plus visible. Il montre surtout que les cinéastes du continent s’approprient des codes internationaux pour les adapter à leurs langues, leurs imaginaires et leurs réalités sociales.
À Salvador, Memória da Princesa Mumbi, réalisé par Damien Hauser, explore la science-fiction à partir d’une coproduction associant la Suisse, le Kenya et l’Arabie saoudite. O Despertar de Anam, du Kényan Likarion Wainaina, s’inscrit dans le registre du surnaturel. Le programme comprend aussi Diya, un thriller policier signé Achille Ronaimou, réalisateur lié au Tchad, ainsi que Por Detrás das Palmeiras, thriller psychologique de la Marocaine Meryem Benm’Barek-Aloïsi.
D’autres œuvres élargissent encore le spectre. O Pescador, de la Ghanéenne Zoey Martinson, relève de l’aventure. Liti-Liti, du Sénégalais Mamadou Khouma Gueye, et Timpi Tampa, réalisé par Adama Bineta Sow, ouvrent d’autres perspectives sur les récits et les personnages du cinéma ouest-africain.
Des histoires produites dans des contextes très différents
Réunir des films de 11 pays rappelle aussi que le cinéma africain n’est pas une catégorie homogène. Les conditions de production varient fortement entre le Nigeria, première puissance audiovisuelle du continent avec Nollywood, le Kenya, qui développe ses propres réseaux de création, et des pays où les financements restent plus limités.
Les langues de tournage, les traditions narratives et les rapports aux industries étrangères diffèrent également. Un film produit au Sénégal ne répond pas aux mêmes contraintes qu’une œuvre réalisée au Soudan ou en République démocratique du Congo. La sélection de la Mostra met ces écarts en regard, sans chercher à les effacer derrière une identité africaine unique.
Le documentaire nigérian Crocodile illustre cette volonté de montrer les coulisses de la création. Réalisé par le collectif The Critics et la cinéaste néo-zélandaise Pietra Brettkelly, il s’intéresse aux conditions concrètes de fabrication d’un film. Il rappelle ainsi que l’esthétique d’une œuvre dépend aussi des moyens disponibles, des équipes mobilisées et des infrastructures accessibles.
Cette dimension professionnelle est essentielle. Les réalisateurs peuvent disposer d’idées fortes et de compétences reconnues, mais rencontrer des obstacles au moment de financer la postproduction, de finaliser les copies, d’obtenir une distribution ou de faire voyager les œuvres. Les festivals deviennent alors des espaces de visibilité, mais aussi des points d’entrée vers la coproduction et les réseaux de diffusion.
Salvador, un ancrage culturel et politique
Le choix de Salvador n’est pas seulement logistique. La capitale de Bahia possède une histoire profondément liée aux populations africaines et à leurs descendants. La ville constitue donc un lieu privilégié pour interroger les liens entre les sociétés africaines et la diaspora brésilienne.
La programmation dépasse d’ailleurs les projections. Elle comprend des séances scolaires, une masterclass, un laboratoire de critique, un forum consacré aux festivals et aux cinémas non hégémoniques, ainsi que des activités dans plusieurs espaces culturels. Certaines initiatives s’étendent à d’autres localités de Bahia, comme Boipeba et São Francisco do Conde.
Cette implantation élargie répond à un autre enjeu : éviter que les films restent concentrés dans les grands équipements culturels des centres-villes. Les séances destinées aux écoles, les ciné-clubs et les espaces de quartier peuvent rapprocher ces œuvres de publics qui fréquentent moins les festivals internationaux.
La circulation des films africains dépend donc autant de la programmation que de la médiation. Présenter une œuvre ne suffit pas toujours. Il faut aussi donner des clés pour comprendre ses références, ses choix de langue, son contexte de production et sa manière de dialoguer avec les genres mondialisés.
Un enjeu qui dépasse le Brésil
La Mostra de Cinemas Africanos met en lumière une question qui concerne l’ensemble du secteur audiovisuel africain : comment transformer la reconnaissance critique en accès durable aux écrans ? Les festivals jouent un rôle important, mais ils ne remplacent pas des réseaux solides de distribution, des politiques publiques coordonnées et des mécanismes de financement adaptés.
À l’échelle continentale, cette question rejoint les ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui cherche à faciliter les échanges entre les économies africaines. Pour le cinéma, l’enjeu consiste aussi à faire circuler les films entre les régions, à soutenir les plateformes africaines et à renforcer les liens entre producteurs, diffuseurs et institutions culturelles.
Le rendez-vous brésilien montre enfin que la bataille de la visibilité ne se joue pas uniquement en Europe ou en Amérique du Nord. Elle concerne également les relations entre le continent et ses diasporas. En donnant une place centrale aux imaginaires africains, la Mostra invite le public brésilien à regarder ces cinémas pour ce qu’ils sont : des espaces de création multiples, capables de parler du présent, d’inventer des futurs et de renouveler les formes du récit.