Quand la volaille devient un sujet de souveraineté

À Abidjan, la filière avicole ne parle plus seulement de poulets et d’œufs. Elle parle aussi d’emplois, de sécurité alimentaire et de dépendance extérieure. Dans un pays où la demande de protéines animales augmente vite, chaque gain de production locale pèse sur le panier des ménages, sur les coûts des éleveurs et sur la facture des importations.

C’est dans ce contexte que la Côte d’Ivoire a accueilli, le 8 septembre à Abidjan, une présentation consacrée à Fieravicola 2027, annoncé comme le salon international de référence de la filière avicole, prévu à Rimini du 20 au 22 avril 2027. L’initiative a réuni la représentation italienne, le ministère ivoirien des Ressources animales et halieutiques, ainsi que des acteurs venus de Côte d’Ivoire et de Guinée.

Une filière ivoirienne qui avance, mais reste sous pression

Le ministère ivoirien souligne que la production nationale de viande de volaille est passée de 23 000 tonnes en 2010 à 139 000 tonnes en 2025, tandis que la production d’œufs aurait atteint 1,862 milliard d’unités. La consommation par habitant serait montée à 4,25 kilos de viande de volaille par an et à 57 œufs. Ces chiffres ont été mis en avant par les autorités pour illustrer la montée en puissance du secteur.

La dynamique ne sort pas de nulle part. Le gouvernement ivoirien relie cette progression à deux plans stratégiques successifs, le PSRA I, puis le PSRA II, et à des programmes de modernisation de la production, de la transformation et de la commercialisation. En avril 2025, le ministère a également évoqué des projets comme le Projet de modernisation du secteur avicole et le programme d’accélération de la souveraineté alimentaire en produits animaux et halieutiques sur 2025-2027.

Mais la filière reste exposée. Les services vétérinaires ivoiriens continuent de travailler sur la surveillance des maladies animales, dont la grippe aviaire, régulièrement citée par le ministère comme un risque sanitaire majeur. Un projet de création d’une école et d’un hôpital vétérinaire en Côte d’Ivoire mentionne d’ailleurs les maladies émergentes et réémergentes, dont l’influenza aviaire, parmi les menaces qui pèsent sur le secteur.

Ce que cherche Abidjan dans cette coopération avec l’Italie

La présentation d’Abidjan a surtout servi de passerelle. Côté italien, la coopération mise en avant repose sur le transfert de technologies, la biosécurité et des équipements capables de réduire les pertes sanitaires et d’améliorer la productivité. Le site de l’ambassade d’Italie à Abidjan précise que l’événement a été organisé avec l’appui de l’Italian Trade Agency, aussi appelée ITA, et sous le parrainage du ministère ivoirien compétent.

Cette logique intéresse la Côte d’Ivoire pour une raison simple : produire plus localement coûte encore moins cher que dépendre durablement des importations, mais cela suppose des couvoirs, des bâtiments adaptés, des aliments pour bétail, des chaînes du froid et des règles sanitaires strictes. L’État ivoirien dit vouloir faire du secteur un levier de souveraineté alimentaire et de croissance inclusive, ce qui explique l’insistance sur la modernisation de l’outil de production.

Les données officielles montrent aussi que l’enjeu dépasse l’éleveur. Le secteur avicole ivoirien serait porté par plus de 350 000 emplois directs et indirects et par un chiffre d’affaires annoncé à 480 milliards de francs CFA. Dans un pays où l’économie informelle reste très présente, chaque amélioration de la filière peut irriguer des activités très diverses : transport, alimentation animale, commerce de détail, maintenance, vétérinaires, gestion des marchés de volailles.

La présence de la Fédération interprofessionnelle nationale avicole de Guinée, avec des opérateurs ivoiriens, montre aussi que la question n’est pas uniquement nationale. En Afrique de l’Ouest, les filières avicoles vivent dans des espaces commerciaux liés, où les matières premières circulent, où les maladies peuvent se diffuser vite et où les politiques publiques avancent à des rythmes inégaux. La CEDEAO, qui organise la libre circulation régionale, donne à ces échanges une portée concrète : si les standards sanitaires ne convergent pas, la mobilité des produits devient un risque autant qu’une opportunité.

Un rendez-vous qui parle à toute l’Afrique de l’Ouest

Le message porté à Abidjan dépasse donc la seule coopération bilatérale entre la Côte d’Ivoire et l’Italie. Il s’inscrit dans une concurrence plus large autour de la maîtrise des chaînes alimentaires. Les États ouest-africains cherchent à réduire leur exposition aux importations de viande et d’intrants, tout en renforçant leurs propres interprofessions, leurs services vétérinaires et leur capacité à produire localement des aliments pour bétail.

Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est aussi politique. Le pays veut consolider une trajectoire de modernisation agricole qui ne se limite pas au cacao ou aux cultures d’exportation. Dans les discours officiels, la production animale devient un pilier de souveraineté, au même titre que la pêche et l’aquaculture. Cette orientation rejoint une préoccupation partagée dans plusieurs capitales de la région : produire davantage sans fragiliser la santé animale ni alourdir les coûts pour les consommateurs urbains.

Le rendez-vous de Rimini, annoncé pour avril 2027, comptera donc moins pour son décorum que pour ce qu’il peut déclencher : partenariats industriels, contrats d’équipement, transferts de savoir-faire et, peut-être, nouvelles alliances entre acteurs privés ouest-africains. Pour les professionnels ivoiriens, le test sera simple : transformer cet intérêt diplomatique en capacités concrètes sur le terrain, dans les élevages, les couvoirs et les circuits de commercialisation.