Une usine, des vergers et une question simple : que faire de la mangue sénégalaise quand elle ne part pas à l’export ?
À Bambali, dans le sud du Sénégal, un projet agro-industriel porté par Sadio Mané entend répondre à un problème très concret : une production fruitière abondante, mais encore trop peu valorisée sur place. Le chantier lancé le 19 septembre 2026 prévoit un investissement de 11,7 milliards de francs CFA, soit environ 20,4 millions de dollars, avec une unité de transformation et une plantation dédiée à la mangue.
Le choix de Bambali n’a rien d’anecdotique. Le village se trouve dans la région de Sédhiou, au cœur de la Casamance, où la mangue occupe une place majeure dans l’économie rurale. Cette zone fait partie des grands bassins agricoles du pays, mais elle reste moins équipée que d’autres territoires pour transformer localement les récoltes.
Le projet SM10 Agro doit articuler plusieurs briques : une unité de transformation annoncée à 8 500 tonnes par an, des produits finis comme la pulpe, les fruits séchés et le beurre de mangue, ainsi qu’une plantation de 500 hectares de la variété Kent. Les annonces publiques évoquent aussi la création d’emplois dès le démarrage, un point central dans une région où l’agriculture reste l’un des premiers gisements d’activité.
La Casamance produit, mais transforme encore trop peu
Le sujet dépasse largement le cas d’un investissement privé. En Casamance, l’IPAR note que les unités de transformation existantes se concentrent surtout à Ziguinchor, tandis que Sédhiou et Kolda restent peu dotées. Le rapport souligne aussi un maillon faible très banal, mais décisif : l’absence de solutions locales pour l’emballage et l’étiquetage, ce qui renchérit les coûts et crée une dépendance vis-à-vis de Dakar.
Autrement dit, la valeur ajoutée quitte souvent la zone de production avant même d’être créée. Pour les producteurs, cela signifie des ventes brutes à bas prix. Pour les transformateurs, cela implique des charges logistiques plus lourdes. Pour les jeunes et les femmes, qui occupent une place importante dans la filière, cela limite l’accès à des emplois mieux rémunérés et plus stables. Cette logique est précisément celle que le projet de Bambali veut bousculer.
Le Sénégal a déjà identifié ce verrou. Le ministère chargé de l’Industrie et du Commerce rappelle que les pertes post-récolte représentent entre 30 % et 40 % de la production nationale. Dans une filière fruitière, cette déperdition pèse directement sur le revenu des exploitations, la disponibilité des produits et la capacité du pays à construire une industrie agroalimentaire compétitive.
La mangue illustre bien cet enjeu. Une étude du FAO/AGRIS indique qu’au Sénégal, près de 30 % des fruits et légumes peuvent être perdus après récolte dans certaines chaînes, faute d’infrastructures et d’organisation suffisantes. Ce n’est pas seulement un problème technique. C’est aussi une question d’aménagement du territoire et de connexion entre zones rurales et marchés.
Un secteur qui repart, mais reste exposé aux règles du marché européen
Le moment choisi par Sadio Mané est stratégique. Après plusieurs campagnes difficiles, la filière sénégalaise de la mangue semble retrouver de l’air. Les données commerciales disponibles montrent que le Sénégal a exporté 27 572 tonnes de mangues et fruits assimilés en 2021, avec les Pays-Bas, la France et l’Espagne parmi les principaux débouchés européens. D’autres sources sectorielles situent les exportations à un peu plus de 19 000 tonnes lors d’une campagne récente, signe d’un marché encore fluctuant selon les années.
Ce redressement reste fragile. La filière a longtemps subi les infestations de mouches des fruits, très surveillées à l’entrée du marché européen, ainsi que des rejets de cargaisons et des restrictions d’accès. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire davantage. Il faut aussi respecter des normes phytosanitaires strictes, réduire les pertes et mieux calibrer la fenêtre d’exportation.
Dans ce contexte, la transformation locale sert d’amortisseur. Les fruits qui ne passent pas le seuil de l’exportation peuvent être absorbés par la pulpe, le séchage ou d’autres dérivés. Cela évite qu’une partie de la récolte soit bradée ou perdue. Cela offre aussi une réponse plus stable aux marchés urbains sénégalais et sous-régionaux, où les produits semi-transformés trouvent des débouchés plus souples que le fruit frais.
Le volet industriel n’épuise pas la portée du dossier. À l’échelle régionale, la Casamance reste un espace où la logistique, le coût du transport et les services d’appui déterminent souvent plus que le potentiel agricole lui-même. C’est là que se joue la vraie promesse du projet : rapprocher la transformation des vergers, au lieu de laisser la richesse partir vers la capitale ou l’étranger.
Pour le Sénégal, ce dossier s’inscrit aussi dans une trajectoire plus large. Le pays cherche à renforcer sa souveraineté alimentaire, à développer l’agro-industrie et à capter davantage de valeur dans ses filières horticoles. La CEDEAO, qui pousse depuis des années l’intégration des marchés ouest-africains, offre un cadre régional utile, mais la compétitivité se décide d’abord sur le terrain : routes, stockage, emballage, normes et financement.
La portée panafricaine est claire. Beaucoup de pays du continent disposent de filières agricoles prometteuses, mais restent prisonniers du même paradoxe : produire beaucoup, transformer peu et perdre trop. Si SM10 Agro réussit à Bambali, le projet dira quelque chose de plus large sur la capacité des économies africaines à créer de la valeur à partir de leurs propres récoltes, sans attendre le feu vert des marchés extérieurs pour avancer.