À Abidjan, un bureau financier italien change la portée du Plan Mattei

Dans les couloirs du financement du développement, les bureaux comptent parfois autant que les communiqués. En Côte d’Ivoire, l’arrivée d’une représentation permanente de la Cassa Depositi e Prestiti à Abidjan donne au partenariat avec l’Italie une forme plus concrète, plus proche du terrain, et potentiellement plus rapide pour monter des projets.

Le moment n’est pas anodin. La Côte d’Ivoire reste l’un des pôles économiques de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et Abidjan concentre une grande partie des négociations financières, industrielles et diplomatiques du pays. Dans ce cadre, l’installation d’un bras financier italien à Abidjan s’inscrit dans une stratégie plus large : rapprocher les outils de décision des projets, au moment où le Plan Mattei cherche à transformer ses annonces en opérations visibles.

Ce que l’Italie met réellement sur la table

La Cassa Depositi e Prestiti, institution publique de financement du développement, a confirmé dans son plan stratégique 2025-2027 l’ouverture d’un bureau à Abidjan, en plus de ses implantations au Caire et à Rabat. Le document prévoit aussi une extension vers Nairobi. Cette présence en Côte d’Ivoire n’est donc pas un geste isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de projection italienne vers l’Afrique, adossé au Plan Mattei.

Du côté ivoirien, le ministère du Plan et du Développement a présenté cette implantation comme une nouvelle étape de la coopération économique avec Rome. Le communiqué officiel évoque les priorités déjà en discussion : secteur privé, sécurité alimentaire, infrastructures et pistes liées au climat. Autrement dit, la relation ne se limite plus à des intentions diplomatiques. Elle entre dans la phase où l’on cherche des projets finançables, bancables et alignés sur le Plan national de développement 2026-2030.

Le contexte italien aide à comprendre le mouvement. Le Plan Mattei, lancé par le gouvernement italien en 2024, veut refonder la relation avec le continent africain autour de partenariats économiques et de cofinancements. Lors du deuxième sommet Italie-Afrique, tenu à Addis-Abeba le 13 février 2026, Rome a annoncé un engagement de 639 millions d’euros pour la mise en œuvre de cette stratégie. L’Italie a aussi rappelé, à cette occasion, que la Côte d’Ivoire figure parmi les pays prioritaires de ce dispositif.

Ce montant ne doit pas être lu comme une manne unique versée d’un bloc. Il s’agit plutôt d’une enveloppe politique et financière qui accompagne plusieurs guichets, plusieurs agences et plusieurs montages. L’intérêt du bureau d’Abidjan est précisément là : accélérer les arbitrages, faciliter le dialogue avec les administrations ivoiriennes et rapprocher les financements publics italiens des investisseurs privés.

Agriculture, santé, infrastructures : les projets disent la vraie direction

L’agriculture est le premier test. Le 21 avril 2026, le FIDA et le gouvernement ivoirien ont lancé le projet de pôle agro-industriel du Nord-Est, dit 2PAI-NE, pour un montant de 344,5 millions de dollars. Le projet cible la région du Zanzan et prévoit notamment la modernisation des systèmes agricoles, l’accès au marché et la résilience climatique. Il doit aussi permettre l’aménagement d’environ 2 200 hectares de terres irriguées. La CDP figure parmi les cofinanceurs, avec le FIDA et la Banque africaine de développement.

Ce point est important pour les zones rurales. Dans le Nord-Est, où l’économie repose beaucoup sur l’agriculture familiale et les chaînes de commercialisation locales, le défi n’est pas seulement de produire davantage. Il faut aussi stocker, transformer et acheminer. C’est ce passage entre production et marché qui détermine les revenus des ménages, la capacité des jeunes à rester dans les campagnes et la place des femmes dans les activités de valeur ajoutée. Le projet 2PAI-NE va donc au-delà de l’agronomie. Il touche à l’organisation économique d’un territoire.

La santé constitue l’autre chantier visible. En mars 2026, un montage de 55 millions d’euros était en préparation pour construire et équiper l’hôpital général de Songon et renforcer l’antenne de l’Institut national de formation des agents de santé à Abengourou. Le dispositif repose sur 30 millions d’euros de crédit d’aide et 25 millions d’euros de ressources propres de la CDP. Là encore, le sens politique est clair : le financement italien cherche à montrer qu’il peut toucher des services sociaux concrets, pas seulement des routes ou des grands projets.

Pour le gouvernement ivoirien, l’enjeu est double. D’un côté, attirer des financements compatibles avec ses priorités nationales. De l’autre, éviter que les projets ne restent bloqués dans la phase des études, des conditionnalités ou des arbitrages interminables. La présence permanente d’une institution financière peut aider. Mais elle ne remplace ni la préparation technique des dossiers, ni la coordination entre ministères, ni la capacité d’exécution des opérateurs publics.

Pour l’Italie, le pari est différent. Rome veut montrer que le Plan Mattei ne se réduit pas à un discours sur l’Afrique. En ouvrant un bureau à Abidjan, elle place sa principale institution de développement au contact direct d’une économie stable, ouverte sur le golfe de Guinée et dotée d’un écosystème bancaire et régional dense. C’est une manière de relier diplomatie économique, présence territoriale et cofinancement avec les bailleurs déjà installés, comme la BAD, dont le siège est à Abidjan.

Un signal ivoirien, mais aussi ouest-africain

La portée dépasse la relation bilatérale. Dans la CEDEAO, plusieurs États cherchent aujourd’hui des partenaires capables de financer des infrastructures utiles, des filières agricoles et des services de base, sans promettre des montants déconnectés des réalités locales. L’Italie essaie de se positionner sur ce créneau. En Côte d’Ivoire, elle s’appuie sur un pays qui revendique la stabilité institutionnelle, la planification de long terme et un rôle de hub régional.

Le prochain test sera moins diplomatique que pratique. Il faudra suivre la vitesse à laquelle les premiers dossiers passeront du dialogue à la décision, puis de la décision au décaissement. Il faudra aussi observer si les financements italiens restent concentrés sur quelques projets emblématiques ou s’ils irriguent durablement le secteur privé ivoirien, les chaînes de valeur agricoles et les infrastructures sociales. C’est à cette échelle que la présence de la CDP à Abidjan dira si le Plan Mattei devient un outil de transformation ou seulement une belle architecture institutionnelle.