Kinshasa cherche une réponse visible à un problème devenu quotidien

À Kinshasa, la salubrité n’est plus seulement une question d’images. Elle touche la circulation, la santé, les marchés et la vie de quartier. Dans une ville de plus de 15 millions d’habitants, chaque amas de déchets finit vite par devenir un sujet politique autant qu’un problème urbain. Les autorités congolaises ont donc choisi une méthode très encadrée : confier une partie du travail d’assainissement à des jeunes passés par le Service national, une structure paramilitaire de réinsertion placée sous l’autorité de la Présidence.

Ce choix s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis fin mai 2026, une task force coordonne la salubrité et la mobilité dans la capitale. Le 8 juin 2026, la Présidence a réuni les principaux responsables concernés, dont le gouverneur de Kinshasa et plusieurs membres du gouvernement, pour lancer une réponse plus directe à l’encombrement urbain. Quelques semaines plus tard, les opérations ont été déployées sur des axes stratégiques, notamment entre l’Échangeur de Limete et l’aéroport de N’djili.

Des ex-délinquants réinsérés dans un chantier public

Le 21 juin 2026, un premier groupe de 600 travailleurs du Service national est arrivé à Kinshasa pour participer à l’assainissement de la capitale. Les responsables de cette opération ont indiqué que plus de 4 000 anciens « bandits urbains », souvent appelés kuluna, devaient suivre dans les jours suivants. Ces chiffres ont ensuite été repris et confirmés par des médias congolais qui ont suivi le dispositif sur le terrain.

Le principe est simple dans son intention, plus complexe dans ses effets : des jeunes arrêtés pour banditisme urbain sont envoyés dans un cadre disciplinaire, formés à des métiers, puis mobilisés pour des travaux d’intérêt public. Le commandement du Service national présente cette démarche comme une rééducation par le travail et par l’encadrement. L’institution rappelle d’ailleurs que le centre de Kaniama Kasese, dans le Haut-Lomami, a d’abord été conçu pour la réinsertion des jeunes impliqués dans le phénomène kuluna avant d’élargir sa mission à d’autres profils venus de plusieurs provinces.

Le fait n’est pas isolé. Depuis 2021, le même dispositif a déjà servi à des transferts de jeunes interpellés pour délinquance urbaine vers Kaniama Kasese, avec l’objectif affiché de leur donner une formation et une place dans l’économie formelle ou semi-formelle. En avril 2024, un premier groupe de 1 600 anciens kuluna était déjà revenu à Kinshasa après une rééducation de longue durée. En d’autres termes, la capitale congolaise n’assiste pas à une expérimentation improvisée, mais à la montée en puissance d’un modèle que les autorités veulent installer dans la durée.

Une politique urbaine qui mélange sécurité, réinsertion et rendement

Cette stratégie dit beaucoup du moment que traverse la République démocratique du Congo. D’un côté, l’État veut montrer qu’il reprend la main sur la salubrité et sur l’ordre public dans Kinshasa, capitale souvent perçue comme le miroir de ses capacités réelles. De l’autre, il cherche une issue concrète à un double défi social : la délinquance de rue et le chômage des jeunes. Le recours au Service national permet de transformer une partie de cette population en main-d’œuvre visible, disciplinée et politiquement valorisable.

Pour les habitants, l’enjeu est immédiat. Une rue dégagée, un caniveau nettoyé et des déchets retirés changent la vie quotidienne bien plus vite qu’un long discours sur la réforme urbaine. Mais la réussite de l’opération dépendra de la continuité. Kinshasa souffre moins d’un manque ponctuel de volontaires que d’un déficit structurel de collecte, de planification, de financement local et d’organisation des flux de déchets. Sans chaîne durable de ramassage, de transport et de traitement, le nettoyage ponctuel risque de n’être qu’un rattrapage.

Le choix d’un encadrement militaire pose aussi une question de méthode. Les autorités y voient un outil de discipline et de reconversion. Une partie de l’opinion y voit un moyen rapide d’obtenir des résultats. Mais ce modèle place au centre des tâches civiles des jeunes passés par une structure de type militaire, avec des objectifs qui mêlent réinsertion, ordre public et production. Cette hybridation est typique de la RDC actuelle, où la réponse à des problèmes sociaux passe souvent par des dispositifs administratifs très centralisés.

Au-delà de Kinshasa, un signal pour l’Afrique centrale

Le dossier dépasse la capitale congolaise. En Afrique centrale, plusieurs grandes villes font face au même triptyque : croissance urbaine rapide, services municipaux sous tension et jeunesse nombreuse, parfois sans emploi stable. La démarche congolaise intéressera donc autant les décideurs locaux que les observateurs régionaux, parce qu’elle tente d’articuler réinsertion sociale et service public dans un même mécanisme. La Communauté de développement d’Afrique australe, à laquelle la RDC appartient, suit d’ailleurs de près les enjeux de stabilité interne et de gouvernance dans le pays, tant ils pèsent sur l’ensemble de la sous-région.

Reste une question de fond : cette formule peut-elle devenir un véritable parcours de sortie de la marginalité, ou seulement une réponse d’urgence à un problème visible ? Les prochains mois diront si les jeunes envoyés dans l’assainissement de Kinshasa accèdent à une insertion durable, avec compétences, emploi et suivi, ou s’ils ne servent que de solution provisoire à une capitale qui attend encore une politique urbaine plus structurée. C’est là que se jouera la portée réelle de cette initiative congolaise.