Un actif arrivé à maturité, mais pas encore au bout de son histoire
Dans le nord de la Côte d’Ivoire, une mine d’or ne se lit pas seulement en tonnes extraites. Elle se lit aussi en dette, en flux futurs, en emplois maintenus et en capacité à prolonger une activité quand les réserves s’amenuisent. C’est tout l’enjeu qui se joue autour de Tongon, dans un pays où l’or est devenu un pilier industriel majeur et où l’État cherche à convertir cette dynamique en valeur locale durable.
Le dossier prend une dimension régionale. La Côte d’Ivoire occupe une place croissante dans l’espace CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, parce qu’elle attire les capitaux miniers là où d’autres marchés ont durci leurs règles ou leurs rapports avec les investisseurs. À Abidjan, les autorités mettent en avant un modèle fondé sur le privé, des permis nouveaux et des infrastructures minières appelées à soutenir la prochaine vague de production.
Ce qui a changé à Tongon depuis la vente de 2025
Le 1er décembre 2025, Barrick a annoncé avoir cédé ses intérêts dans Tongon et certains permis d’exploration à Atlantic Group pour une valeur totale pouvant atteindre 305 millions de dollars américains. Le groupe canadien précisait alors que l’opération devait être bouclée en fin d’année 2025, sous réserve des conditions habituelles et de l’approbation du gouvernement ivoirien.
Cette sortie n’a pas mis fin à la vie financière du gisement. Le 17 septembre 2026, Empress Royalty a annoncé l’achat, auprès d’Appian, des droits sur une partie du flux aurifère de Tongon pour 62 millions de dollars américains. Le contrat donne à Empress 3,58 % de l’or payable jusqu’à 400 000 onces cumulées livrées depuis le 31 janvier 2026, puis 2,93 % jusqu’à 600 000 onces, avant 0,81 % pour le reste de l’accord, prévu sur 29 ans. La société ajoute qu’elle a aussi obtenu un financement senior garanti de 75 millions de dollars auprès d’Appian.
Ce mécanisme est simple dans son principe. Un investisseur paie aujourd’hui pour recevoir demain une part de la production d’une mine. Dans le cas de Tongon, il s’agit moins d’un pari spectaculaire que d’un signal : le site reste assez crédible pour attirer des financiers spécialisés, malgré son arrivée progressive en fin de cycle.
Pourquoi cette mine compte encore pour l’économie ivoirienne
Tongon n’est pas un gisement marginal. Barrick dit y avoir produit plus de 3 millions d’onces d’or depuis la mise en service de la mine en 2010. Le même groupe indiquait, avant la cession, une production d’environ 125 600 onces en 2025 et rappelait que la mine avait été pensée pour entrer dans une phase de maintenance à partir de 2027. Autrement dit, l’actif approchait de la maturité, mais gardait encore une base industrielle exploitable.
Sur le plan capitalistique, l’État ivoirien détient 10 % de Tongon, tandis que l’exploitant privé en contrôle la plus grande part. Cette structure reflète un choix constant du pays : laisser l’opérationnel au privé, tout en gardant une participation publique dans les actifs stratégiques. Pour l’administration minière, l’enjeu est double. Il faut prolonger la durée de vie du site, mais aussi préserver les retombées fiscales, les sous-traitances locales et les emplois directs et indirects liés à l’exploitation.
Depuis la reprise par Atlantic Group, des travaux d’exploration ont été menés au cours des deux premiers trimestres de 2026, selon Empress. Le communiqué évoque des forages à circulation inverse, au diamant et à la tarière, ainsi que des essais métallurgiques. Il affirme que ces campagnes ont confirmé la continuité de la minéralisation sur plusieurs zones, avec l’objectif de remplacer les réserves et de développer des gisements satellites autour des infrastructures existantes. Cette affirmation reste toutefois liée à la communication du nouvel accord financier ; elle devra être suivie par des données de production et de ressources plus détaillées.
Pour Atlantic Group, la stratégie est claire : transformer un actif en fin de vie théorique en plateforme minière plus longue que prévu. La tenue du pari dépendra de deux paramètres. D’abord, la capacité du groupe à convertir l’exploration en réserves prouvées. Ensuite, sa faculté à financer les investissements nécessaires sans alourdir excessivement la structure du site. C’est là que le montage avec Appian, puis l’entrée d’Empress, prend tout son sens.
Un test pour la stratégie minière ivoirienne
Le cas Tongon dépasse un simple changement d’actionnaire. Il intervient dans une Côte d’Ivoire qui affiche de nouvelles ambitions aurifères. Le gouvernement dit vouloir porter la production à 61 tonnes en 2025, 63 tonnes en 2026 et 65 tonnes en 2027, grâce à de nouvelles mines comme Lafigué et au développement de grands projets dans le nord et le centre du pays. La mine de Lafigué a d’ailleurs été inaugurée en octobre 2024 comme treizième mine d’or industrielle du pays.
À plus grande échelle, Abidjan cherche à se positionner comme un hub minier crédible en Afrique de l’Ouest. Le discours officiel insiste sur la stabilité du cadre d’investissement, la multiplication des permis et la volonté de développer une chaîne de valeur plus locale, de l’extraction à la traçabilité. Ce positionnement compte dans un environnement régional où plusieurs États réexaminent leurs codes miniers et où les investisseurs arbitrent désormais entre sécurité juridique, potentiel géologique et visibilité à long terme.
Pour les communautés autour de Tongon, l’enjeu est très concret. Une mine qui prolonge sa durée de vie soutient les emplois, les achats locaux et les revenus des ménages liés à l’activité. Une mine qui décline trop vite laisse derrière elle des machines, des routes, des attentes et parfois peu de relais économiques. Pour l’État comme pour l’opérateur, la question n’est donc pas seulement de vendre ou de racheter un actif. Elle est de savoir si l’exploitation peut encore créer de la valeur au-delà du gisement initial, dans un cadre qui reste acceptable pour les populations riveraines et rentable pour les investisseurs.
La suite se jouera sur des jalons précis : publication de données de production 2026, clarification d’un éventuel plan minier actualisé, et lecture des premiers effets du nouveau montage financier. À ce stade, Tongon n’est pas une mine en déclin annoncé. C’est un actif sous surveillance, au croisement de la finance aurifère, de l’industrie minière ivoirienne et de la compétition régionale pour les capitaux.