Une course à l’or qui se joue autant dans les mines que dans les bureaux

La Côte d’Ivoire veut changer de catégorie, mais le vrai basculement ne se fera pas seulement sous terre. Il se jouera aussi dans la capacité de l’État à tracer, affiner et vendre un métal encore trop souvent dispersé entre circuits formels et filières informelles. À Abidjan, le gouvernement mise désormais sur une chaîne plus serrée, du gisement à la commercialisation.

Cette ambition s’inscrit dans une trajectoire nationale plus large. Le pays a déjà fait de l’extractif l’un des moteurs de sa diversification économique, aux côtés de l’agro-industrie et des infrastructures. Il s’inscrit aussi dans un espace ouest-africain où l’or reste un enjeu de souveraineté, de recettes publiques et de sécurité, au sein de la CEDEAO et de l’UEMOA.

La capitale politique, Yamoussoukro, a servi de cadre à ce nouveau cap. Le 16 septembre 2026, le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, y a annoncé une unité d’affinage de cent tonnes, attendue au terme du premier semestre 2027. L’installation doit aussi soutenir la Société ivoirienne des métaux précieux, créée pour structurer l’exploitation minière artisanale et à petite échelle.

Les faits : une filière en expansion, mais encore incomplète

Le message du gouvernement est clair. La Côte d’Ivoire vise le rang de premier producteur africain d’or d’ici 2035. L’exécutif place cette projection dans une séquence très concrète : une unité d’affinage à Abidjan, une capacité annoncée de 100 tonnes, et une réorganisation de l’EMAPE, l’exploitation minière artisanale et à petite échelle, pour mieux capter la production locale.

Cette cible ne part pas de zéro. En 2026, plusieurs projets ont été autorisés ou accélérés. En février, l’État a accordé deux permis d’exploitation, dont un projet estimé à 451,31 milliards de francs CFA pour 120 tonnes d’or sur dix-neuf ans, et un autre portant sur 59 tonnes sur quatorze ans. En parallèle, de nouveaux chantiers avancent, notamment Koné, présenté fin 2024 comme le plus grand projet minier du pays, avec un démarrage annoncé pour 2027.

Le gouvernement soutient aussi que la production aurifère ivoirienne a fortement progressé. Les autorités ont rappelé qu’elle est passée d’environ 13,2 tonnes en 2012 à 59,33 tonnes en 2025, avec une cible de 62 tonnes pour l’exercice en cours. Ces chiffres traduisent un secteur en accélération, porté par l’ouverture de nouvelles mines industrielles et l’extension de sites existants.

Mais le tableau reste incomplet. SWISSAID estime que l’or artisanal non déclaré représente encore entre 30 et 40 tonnes par an en Côte d’Ivoire, ce qui montre l’ampleur du décalage entre la production réelle et les volumes enregistrés. À l’échelle africaine, l’organisation estime que 321 à 474 tonnes d’or artisanal sont produites chaque année sans être déclarées.

Ce que cela change pour l’économie ivoirienne

Le pari d’Abidjan ne se limite pas à produire plus. Il vise aussi à retenir davantage de valeur sur le territoire national. L’unité d’affinage annoncée doit permettre de transformer localement une partie de l’or, au lieu de l’expédier brut vers des centres étrangers de raffinage. C’est un enjeu de revenus, mais aussi de souveraineté économique.

Le raisonnement est simple. Plus la transformation est locale, plus l’État peut sécuriser les taxes, la traçabilité et les marges commerciales. Les fournisseurs ivoiriens, eux, peuvent bénéficier d’un tissu industriel plus solide. Le gouvernement lie d’ailleurs ce chantier à la montée en puissance de la SIMEP, chargée d’agréger l’or issu des procédés autorisés, d’acheter la production et de contribuer à sa commercialisation.

Le défi, cependant, reste double. D’un côté, la Côte d’Ivoire doit continuer d’attirer des capitaux dans l’exploration et les grands projets. De l’autre, elle doit formaliser une petite mine qui emploie beaucoup de monde, mais échappe encore partiellement aux circuits officiels. Dans un pays où l’or pèse déjà lourd dans les exportations, le moindre progrès de traçabilité peut avoir des effets rapides sur les recettes publiques.

Il faut aussi compter avec la géographie politique de l’or en Afrique de l’Ouest. Le Ghana reste, en 2025, le premier producteur du continent avec environ 186 tonnes, selon la Ghana News Agency, une barre encore très au-dessus du niveau ivoirien. Le Mali, le Burkina Faso et la Guinée demeurent aussi des concurrents de poids dans la même ceinture aurifère. La Côte d’Ivoire avance donc dans un espace très compétitif.

Une portée régionale qui dépasse le seul cas ivoirien

Le sujet dépasse les frontières ivoiriennes parce qu’il touche à une question devenue centrale dans plusieurs pays africains : comment faire de l’or une rente mieux maîtrisée, sans laisser les pertes filer par la contrebande ou les circuits opaques. C’est un enjeu pour les États, mais aussi pour les communautés minières, souvent dépendantes de revenus irréguliers et vulnérables aux abus.

Dans la région, la Côte d’Ivoire peut devenir un cas test. Si Abidjan parvient à combiner grands projets, transformation locale et formalisation de l’artisanal, le pays pourrait offrir un modèle de montée en gamme minière en Afrique de l’Ouest. L’enjeu n’est pas seulement de produire davantage. Il est de produire mieux, avec davantage de contrôle public et davantage de valeur captée sur place.

À court terme, les prochains repères seront concrets : la mise en service attendue de l’unité d’affinage au premier semestre 2027, l’avancement des projets Koné, Doropo et Assafou, et la capacité de la SIMEP à organiser une filière artisanale encore trop fragmentée. C’est là que se mesurera, bien plus que dans une annonce, la réalité du cap fixé par la Côte d’Ivoire.