Une mémoire venue de la Sorbonne, mais pensée depuis l’Afrique et sa diaspora
À première vue, commémorer un congrès tenu à Paris en 1956 pourrait sembler relever de la seule mémoire littéraire. En réalité, l’enjeu dépasse largement l’histoire des lettres. Il touche à la place des cultures africaines dans l’espace public, à la circulation des idées entre continent et diaspora, et à la manière dont des artistes ont fait de la langue, de l’image et du livre des outils de souveraineté symbolique. En ce sens, la Sorbonne n’est pas seulement un décor. Elle redevient un lieu de débat sur ce que signifie exister, créer et transmettre quand l’héritage colonial continue de peser sur les récits.
Soixante-dix ans après le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, organisé du 19 au 22 septembre 1956, l’événement reste un repère pour la pensée panafricaine francophone. À l’époque, la rencontre avait réuni des intellectuels, écrivains et artistes venus d’Afrique, des Caraïbes, des Amériques et d’autres horizons noirs autour d’une même question : comment faire de la culture un instrument de liberté plutôt qu’un simple objet de domination ? Cette interrogation reste actuelle, alors que les scènes culturelles africaines gagnent en visibilité, mais continuent de se heurter à des rapports de force dans l’édition, les archives, les institutions et la distribution des œuvres.
De 1956 à 2026 : ce que raconte le retour à la Sorbonne
Le rendez-vous organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire ne se limite pas à une cérémonie. L’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Présence Africaine et le projet AZZ-ART ont prévu une exposition dans la galerie Soufflot, accompagnée d’un colloque, avec un volet historique porté par Présence Africaine et des films d’archives et documentaires. L’exposition est présentée du 18 septembre au 30 octobre 2026. Elle rassemble des œuvres contemporaines pour faire dialoguer les débats de 1956 avec les questions d’aujourd’hui : égalité entre les femmes et les hommes, justice environnementale, droits des minorités et nouvelles formes de domination.
Ce choix dit beaucoup de la manière dont l’héritage est relu aujourd’hui. En 1956, les organisateurs parlaient déjà de la crise de la culture négro-africaine, mais ils le faisaient pour revendiquer l’accès des peuples noirs à leur propre récit, à leur langue et à leur histoire. Le congrès avait été porté par Alioune Diop et par la revue Présence Africaine, fondée en 1947 à Paris. La revue a servi de carrefour entre penseurs du continent, Antillais, Haïtiens, Afro-Américains et autres voix du monde noir. C’est cette architecture intellectuelle qui explique la longévité du rendez-vous de 1956.
Le contenu du congrès n’était pas uniforme. Les intervenants ne formaient pas un bloc idéologique. Des tensions existaient déjà entre approches culturelles, politiques et philosophiques. Mais le point commun restait clair : sortir les cultures noires du statut d’objets décrits de l’extérieur pour en faire des sujets de pensée. C’est là que se situe la portée du congrès. Il a contribué à l’affirmation de la Négritude, mais aussi à un courant plus large de décolonisation intellectuelle.
Pourquoi cet héritage compte encore pour les sociétés africaines
Pour les États africains, le sujet n’est pas seulement mémoriel. Il renvoie à des politiques concrètes. Qui finance la création ? Qui conserve les archives ? Qui traduit les œuvres ? Qui décide quelles voix entrent dans les programmes scolaires, dans les musées et dans les médias ? Ces questions sont décisives dans des pays où la culture dépend encore trop souvent de réseaux extérieurs, de partenariats asymétriques ou de calendriers institutionnels fixés hors du continent. La bataille d’hier pour la reconnaissance culturelle se prolonge donc dans celle, très actuelle, de la circulation des livres, des films et des œuvres numériques.
Le congrès de 1956 a aussi laissé une leçon utile pour les capitales africaines comme pour les villes de la diaspora : la culture n’est pas un supplément d’âme. Elle accompagne les indépendances, elle les prépare parfois, et elle leur survit souvent. À Dakar, Abidjan, Yaoundé, Kinshasa, Alger ou Port-Louis, les débats sur la langue d’enseignement, les industries créatives, les droits d’auteur et la place des archives coloniales montrent que la souveraineté culturelle reste un chantier ouvert. Dans la pratique, les grandes métropoles concentrent les institutions, tandis que les régions et les périphéries restent moins visibles. Cette fracture pèse sur l’accès à la lecture, à la scène, aux musées et aux circuits de diffusion.
Le rôle de la diaspora est tout aussi central. Le congrès de 1956 avait réuni des voix venues d’Haïti, des Antilles, des États-Unis, d’Afrique australe, de l’Afrique de l’Ouest, du Maghreb et de l’océan Indien. Cette géographie rappelle que l’espace noir francophone ne s’arrête pas aux frontières continentales. Aujourd’hui encore, les échanges entre créateurs africains et diasporas haïtienne, caribéenne, européenne et nord-américaine pèsent sur les imaginaires, les marchés du livre et les plateformes de diffusion. L’enjeu n’est pas de gommer les différences, mais de construire des circulations plus équitables.
Un repère continental pour lire les batailles culturelles d’aujourd’hui
La portée continentale de cette commémoration tient donc à sa méthode autant qu’à son symbole. Elle rappelle qu’une culture africaine ou noire forte ne se résume ni à la nostalgie ni à la réaction. Elle s’organise, publie, expose, archive et débat. Elle se construit aussi par alliances, comme l’avait déjà montré le premier congrès, qui avait ensuite débouché sur la création de la Société africaine de culture, puis sur d’autres rendez-vous majeurs à Rome, Dakar, Alger et Lagos. Cette continuité éclaire les réseaux culturels africains actuels, qu’ils soient portés par des universités, des maisons d’édition, des festivals ou des centres d’art.
Ce 70e anniversaire pose enfin une question simple : qu’a-t-on vraiment hérité de 1956 ? Pas seulement une mémoire prestigieuse. On hérite d’une exigence. Celle de relier création et émancipation, archives et futur, continent et diaspora, institutions et publics. C’est à cette condition que le congrès de la Sorbonne reste un événement vivant, et non une simple page de musée. Dans un moment où l’Afrique cherche à mieux maîtriser ses récits, à renforcer ses industries culturelles et à faire entendre ses langues et ses voix, ce passé redevient une ressource politique autant qu’intellectuelle.