Un manuscrit ancien, et un débat très actuel

À Addis-Abeba, la restitution du patrimoine n’est pas un sujet de musée réservé aux spécialistes. C’est une question de mémoire, de souveraineté culturelle et, pour beaucoup d’Éthiopiens, de justice historique. Quand un manuscrit lié à Tewodros II réapparaît sur le marché international avec une étiquette de prix, il rappelle que les objets de Maqdala ne sont pas seulement des œuvres anciennes : ils portent encore la trace d’une conquête militaire et d’une dispersion organisée.

Le contexte régional compte aussi. L’Éthiopie est au cœur de l’Afrique de l’Est et pèse dans les enceintes de l’IGAD, de l’Union africaine et des débats africains sur les restitutions. À Addis-Abeba, les autorités patrimoniales ont récemment renforcé leur discours sur le retour des biens culturels dispersés, tandis que l’UNESCO rappelle que la Convention de 1970 ne s’applique pas rétroactivement, sans pour autant « légitimer » les transactions antérieures.

Ce que l’on sait du manuscrit et de son parcours

Le document en cause est un évangéliaire éthiopien du XVIIIe siècle, rédigé en guèze sur vélin, daté d’environ 1730-1740. Il contient les Évangiles de Luc et de Jean et forme le pendant d’un autre volume conservé à la Bibliothèque d’État de Bavière, à Munich, qui réunit Matthieu et Marc. Le catalogue de l’opérateur qui le présente à Abu Dhabi indique un prix demandé de 250 000 euros.

Le Salon international du livre d’Abou Dhabi, dont la 35e édition se tient du 13 au 18 septembre 2026, sert donc de vitrine à une pièce dont la valeur bibliophilique est réelle, mais dont l’histoire est inséparable de l’expédition britannique de 1868 contre Maqdala. Le British Museum décrit lui-même le pillage de la forteresse, la mise aux enchères du butin les 20 et 21 avril 1868 sur la plaine de Delanta, puis l’achat de manuscrits par Richard Holmes pour le musée.

Cette provenance est le cœur du dossier. Les collections du British Museum reconnaissent que Holmes, assistant du département des manuscrits, accompagna l’expédition en qualité d’« archéologue » et participa aux achats comme aux prélèvements sur place. Le musée précise même qu’il s’agissait d’un cas exceptionnel de membre du personnel envoyé dans une campagne militaire en Afrique. Dans ce contexte, la circulation ultérieure du manuscrit sur le marché ne gomme pas l’origine du transfert initial.

Pourquoi la question de la restitution reste ouverte

Le point juridique est souvent invoqué, mais il ne clôt rien à lui seul. L’UNESCO rappelle que la Convention de 1970 encadre le trafic illicite des biens culturels, qu’elle n’a pas d’effet rétroactif et que, dans certains cas, le retour passe par d’autres voies : négociation, médiation, dons, achats ou accords diplomatiques. Autrement dit, l’absence d’obligation automatique de restitution n’équivaut pas à une normalité morale de la vente.

En Éthiopie, l’argument n’est plus théorique. L’Autorité du patrimoine éthiopien dit avoir intensifié ses efforts pour retrouver les objets sortis du pays, et elle affirme que plus de 72 pièces sont revenues ces dernières années par restitution volontaire, coopération internationale ou négociation diplomatique. Parmi les retours récents, un bouclier de Maqdala a été rapatrié en 2024 après une mobilisation d’institutions et de chercheurs, avant d’être exposé au Musée national d’Addis-Abeba.

Ce mouvement raconte aussi un changement de méthode. L’Éthiopie ne se limite plus à des revendications symboliques. Elle documente, négocie, met en avant des preuves de provenance et s’appuie sur des relais publics, universitaires et associatifs. L’enjeu est concret pour le pays : enrichir les collections nationales, nourrir la recherche, soutenir le tourisme patrimonial et rendre visibles des objets longtemps absents du récit public éthiopien. À Addis-Abeba, le patrimoine devient un dossier de politique culturelle à part entière.

Un cas emblématique pour l’Afrique et pour le marché du livre rare

Cette affaire dépasse pourtant le seul cadre éthiopien. Elle rejoint un débat continental sur les objets africains conservés en Europe, en Amérique du Nord ou dans des collections privées, souvent à la suite d’expéditions coloniales, de guerres ou de transferts inégaux. L’Union africaine, l’UNESCO et plusieurs institutions nationales ont fait de la restitution un sujet de droit, de mémoire et de coopération culturelle, non une querelle patrimoniale isolée.

Pour le marché, le message est clair. La rareté bibliophilique ne suffit plus à neutraliser la question de l’origine. Lorsqu’un manuscrit issu de Maqdala revient sur le marché avec une provenance qui renvoie à une opération militaire documentée, sa vente devient un test public de transparence. Pour l’Éthiopie, à l’inverse, chaque réapparition de ce type renforce l’argument en faveur d’un inventaire plus large des trésors dispersés, depuis les manuscrits jusqu’aux objets liturgiques et aux insignes impériaux.

Le calendrier donnera vite une suite à ce débat. Entre la tenue du Salon du livre d’Abou Dhabi et la poursuite des démarches éthiopiennes de rapatriement, la question n’est pas de savoir si le dossier Maqdala s’éteint. Elle est plutôt de savoir quels objets surgiront ensuite, et sous quelle forme l’Éthiopie, à Addis-Abeba, continuera de transformer une mémoire de dépossession en stratégie de restitution.