Une affaire d’armes, de drogue et de pouvoir à Kampala
À Kampala, une extradition vers les États-Unis ne se lit jamais seulement comme un dossier judiciaire. Elle touche aussi aux réseaux de pouvoir, aux alliances personnelles et à la réputation d’un appareil d’État déjà observé de près par les Ougandais. Dans cette affaire, Michael Katungi Mpeirwe, ancien militaire à la retraite, a quitté l’Ouganda après une procédure engagée par la justice américaine et validée par les autorités ougandaises.
Le contexte régional compte tout autant. L’Ouganda est un État fondateur de la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, un bloc de huit pays dont le siège est à Arusha, en Tanzanie. Cette appartenance place Kampala au cœur d’un espace où circulent personnes, marchandises, capitaux… et parfois des trafics transfrontaliers que les services judiciaires tentent de contenir.
Ce que reproche la justice américaine
Selon l’acte d’accusation déposé devant le tribunal fédéral du district Est de Virginie, Katungi figure parmi quatre hommes visés dans une affaire ouverte autour de septembre 2022. Les procureurs américains affirment qu’ils auraient voulu fournir au Cartel de Jalisco Nouvelle Génération, le CJNG, des armes militaires, des faux documents d’exportation et d’autres moyens logistiques. Le texte judiciaire cite des mitrailleuses, des lance-roquettes, des mines antipersonnel, des missiles sol-air, des drones et des canons anti-aériens.
Le même document précise que l’opération aurait été menée avec l’objectif d’alimenter un trafic de cocaïne vers les États-Unis et de masquer les flux d’armes par des certificats d’utilisateur final et des protocoles de vérification de livraison. La justice américaine présente le CJNG comme l’une des organisations criminelles transnationales les plus violentes et les plus actives du Mexique. L’acte d’accusation rappelle aussi que Washington a désigné le cartel comme organisation terroriste étrangère le 20 février 2025.
La procédure ne vise pas seulement Katungi. Les autres noms cités sont le Bulgare Peter Dimitrov Mirchev, le Kényan Elisha Odhiambo Asumo et le Tanzanien Subiro Osmund Mwapinga. Le dossier mentionne aussi un lot saisi en 2024, présenté comme contenant environ 50 fusils de type AK-47.
Une extradition désormais actée
En Ouganda, le dossier a pris une dimension politique car Katungi a longtemps été proche de Muhoozi Kainerugaba, le fils du président Yoweri Museveni. La presse ougandaise a rapporté qu’il a été écarté de la direction du Patriotic League of Uganda après la publication de l’inculpation américaine. Cette rupture illustre la sensibilité du sujet à Kampala, où les frontières entre réseaux militaires, diplomatiques et politiques restent étroitement surveillées.
Sur le plan judiciaire, la séquence a été rapide. La presse ougandaise a rapporté qu’après son arrestation à Kampala fin juin 2026, la justice a ensuite ouvert la voie à son extradition. Le 28 août 2026, le Buganda Road Chief Magistrate’s Court a ordonné son maintien en détention dans l’attente d’une décision ministérielle. Le 1er septembre 2026, le ministre ougandais de la Justice, Norbert Mao, a signé l’ordre de remise. Le 12 septembre 2026, Katungi a été remis aux autorités américaines et a quitté l’Ouganda.
La justice ougandaise a estimé que la demande américaine répondait aux conditions prévues par la loi sur l’extradition. De son côté, le ministère ougandais de la Justice rappelle qu’il traite les dossiers de coopération internationale depuis Kampala, dans le cadre de ses services chargés du droit international public et de la coopération judiciaire. Autrement dit, la décision n’est pas un geste isolé : elle s’inscrit dans des mécanismes institutionnels déjà en place.
Pourquoi cette affaire dépasse le cas individuel
Pour les autorités ougandaises, l’enjeu est double. Il faut montrer que l’État coopère avec les partenaires étrangers lorsque des faits graves sont allégués, tout en évitant que l’affaire ne se transforme en débat sur l’immunité, les privilèges ou la proximité avec le pouvoir. Pour la population, le sujet renvoie surtout à une question simple : qui contrôle les réseaux qui mêlent sécurité, argent et influence ?
Le dossier dit aussi quelque chose de la place de l’Ouganda dans les circuits régionaux. Le pays est au croisement de l’Afrique de l’Est, des Grands Lacs et des couloirs de circulation vers l’océan Indien. L’EAC pousse à l’intégration économique et à la libre circulation, mais ces mêmes routes peuvent aussi servir à des trafics si les contrôles douaniers, financiers et judiciaires restent fragmentés.
Dans cette affaire, les lignes de fracture ne sont donc pas seulement juridiques. Elles sont institutionnelles. Elles touchent la relation entre civils et anciens militaires, entre justice nationale et coopération internationale, entre réputation de l’État et influence des cercles proches du pouvoir. À Kampala, ce genre de dossier pèse souvent plus lourd qu’un simple acte d’extradition, parce qu’il expose des rapports de force que les communiqués officiels ne disent qu’à moitié.
Une affaire à suivre au-delà de Kampala
À l’échelle continentale, cette extradition rappelle une tendance plus large : les États africains coopèrent davantage avec les procédures transnationales visant les armes, la drogue et le blanchiment. La justice américaine a déjà utilisé, dans d’autres dossiers, la qualification de soutien matériel à une organisation terroriste pour viser des réseaux liés aux cartels mexicains. Le cas Katungi montre que ces batailles judiciaires dépassent désormais largement les Amériques.
Le point à surveiller est désormais la suite de la procédure devant le tribunal fédéral de Virginie. La justice américaine devra établir les faits, la chaîne de commandement et le degré exact d’implication de chaque prévenu. Pour l’Ouganda, l’épisode laisse une question durable : comment protéger la crédibilité des institutions quand une affaire criminelle internationale touche un ancien officier et un proche du centre du pouvoir ?