Sur les berges de Kinshasa, le fleuve ne nourrit plus comme avant
Au lever du jour, le fleuve Congo ressemble encore à une promesse. Pourtant, pour de nombreux pêcheurs de Kinshasa, la promesse s’effrite dans les filets. Les prises diminuent. Les déchets, eux, s’accrochent. Bouteilles, sachets et morceaux d’emballages remplacent peu à peu le poisson attendu. Ce glissement dit beaucoup plus qu’une simple gêne de travail. Il révèle une crise urbaine, écologique et économique qui touche la capitale congolaise au cœur même de sa relation avec le fleuve.
Dans la capitale de la République démocratique du Congo, l’enjeu n’est pas marginal. Le fleuve Congo et ses bras alimentent des activités de pêche artisanale, des marchés de proximité et une partie de l’alimentation urbaine. À l’échelle du bassin du Congo, cette pression locale compte aussi pour la région. Le bassin est l’un des grands ensembles écologiques d’Afrique centrale, et la Commission climat du bassin du Congo s’inscrit dans la logique de protection de cet espace vital.
Un problème local, mais une alerte pour tout le bassin du Congo
La ville-province de Kinshasa produit d’énormes quantités de déchets. Des sources gouvernementales congolaises évoquent environ 10 000 tonnes de déchets solides par jour, dont une part importante de plastiques. D’autres initiatives locales rappellent que les déchets s’accumulent dans les rivières urbaines, avant de rejoindre le fleuve. Cette réalité transforme les cours d’eau de la capitale en couloirs de pollution.
Le sujet dépasse pourtant le seul cadre municipal. Le fleuve Congo traverse des zones urbaines, rurales et transfrontalières. À Kinshasa, il borde des quartiers densément peuplés. Plus loin, il irrigue des économies locales, du petit commerce à la pêche artisanale. Dans le bassin congolais, la pression sur l’eau, les berges et la biodiversité s’ajoute à d’autres stress connus : érosion, inondations, rejets domestiques et faibles capacités de collecte. Les autorités congolaises ont d’ailleurs lancé en 2026 une opération « Kinshasa zéro bouteille plastique », signe que le problème reste à l’agenda public.
Des filets qui ramènent moins de poissons que de plastique
Sur les sites de pêche autour de Kinshasa, les témoignages convergent. Des pêcheurs disent voir les poissons se raréfier et les déchets s’inviter dans les filets. Des travaux universitaires menés à Kinshasa ont déjà documenté cette réalité sur les cours d’eau de la ville, notamment la rivière N’djili et l’hydrosystème du Pool Malebo, où des macroplastiques et des microplastiques ont été observés dans l’eau, les sédiments et les poissons.
Cette pollution n’abîme pas seulement le paysage. Elle perturbe la pêche artisanale, qui reste une activité de subsistance pour des familles entières. Les engins de pêche sont endommagés. Le temps passé à trier les déchets réduit le rendement. Et la baisse des captures fragilise les revenus quotidiens. Des articles de terrain sur Kinshasa rapportent que certaines familles de pêcheurs se tournent désormais vers la récupération du plastique, parce qu’elle rapporte parfois plus que la pêche elle-même. Une société de recyclage locale achète ensuite ces déchets comme matière première.
Le paradoxe est frappant. Le même fleuve qui nourrit devient aussi une décharge et, pour certains, une ressource de survie. Cette économie de récupération dit la capacité d’adaptation des habitants. Elle dit aussi l’insuffisance des chaînes de collecte et de traitement. Sans système stable de tri, les déchets ne disparaissent pas. Ils changent seulement de place. Le fleuve les garde. Les pêcheurs, eux, en paient le prix.
Ce que cela change pour les familles, la ville et la sécurité alimentaire
La pêche fluviale à Kinshasa n’est pas un folklore. C’est une économie réelle. Elle touche des pêcheurs, des mareyeuses, des transporteurs, des vendeurs de proximité et des consommateurs urbains. Elle alimente aussi une part de la sécurité alimentaire dans une ville où le poisson reste une protéine essentielle. Quand les prises baissent, l’effet se diffuse vite. Les revenus des ménages reculent. Les prix peuvent monter. Et la pression sur d’autres sources de protéines s’accroît.
À Kinshasa, la question est aussi celle de la ville elle-même. Les déchets plastiques bouchent les caniveaux, alourdissent les crues locales et aggravent les inondations. Les rivières urbaines, comme la Gombe, la Makelele ou la N’djili, concentrent une partie du problème avant de le déverser dans le fleuve Congo. Le résultat se voit dans les quartiers riverains, mais aussi dans les zones de pêche plus en aval. Cette continuité entre rue, ravin, rivière et fleuve est l’un des traits les plus nets de la pollution plastique en ville.
Les réponses existent déjà, mais elles restent dispersées. Des entreprises de recyclage, des campagnes de ramassage, des projets universitaires et des opérations municipales montrent qu’une filière peut se construire. Le défi est d’échelle. Il faut collecter mieux, trier plus tôt, réduire les plastiques à usage unique et protéger les berges. Sans cela, les gestes des pêcheurs resteront plus coûteux que productifs.
Un signal pour l’Afrique centrale et pour l’agenda africain du plastique
La situation de Kinshasa résonne au-delà de la RDC. Le bassin du Congo est un espace partagé par plusieurs États d’Afrique centrale. Ce qui s’y passe sur les déchets, l’eau et la pêche concerne aussi la République du Congo, le Cameroun, la République centrafricaine, le Gabon et la Guinée équatoriale. Le dossier touche donc à la coopération régionale, à la santé publique et à la gouvernance des rivières.
À l’échelle continentale, le sujet s’inscrit dans un débat plus large sur la pollution plastique. L’Union africaine a déjà affirmé la nécessité d’écosystèmes aquatiques sans pollution plastique, tandis que le Programme des Nations unies pour l’environnement rappelle que les plastiques sont une fraction majeure et persistante des déchets qui atteignent les eaux douces puis les milieux marins. Pour la RDC, cela place Kinshasa au croisement de deux urgences : protéger un fleuve vital et organiser enfin une économie urbaine des déchets à la hauteur de sa taille.
Le prochain test se jouera dans la durée. Il faudra voir si les mesures annoncées à Kinshasa changent vraiment la collecte, le recyclage et la protection des berges. Il faudra aussi voir si les politiques environnementales nationales, déjà évoquées dans les documents de planification, se traduisent en résultats visibles pour les pêcheurs. Dans la capitale congolaise, la question n’est plus seulement de nettoyer les rives. Elle est de savoir si le fleuve pourra rester une source de vie plutôt qu’un réceptacle de déchets.