Un projet qui parle d’industrie plus que de promesse
Au sud du Maroc, l’enjeu n’est pas seulement de produire plus d’énergie propre. La vraie question est de savoir comment transformer cette électricité en activités industrielles, en savoir-faire et en exportations à plus forte valeur ajoutée. C’est dans cette logique qu’un projet de carburants synthétiques veut prendre racine à Tan-Tan, dans la région de Guelmim-Oued Noun.
Le Maroc est déjà installé dans un rôle singulier sur le continent. La Banque africaine de développement le place désormais en tête de son indice d’industrialisation 2025, présenté en 2026, devant l’Afrique du Sud. Ce signal compte, parce qu’il ne mesure pas seulement la taille des usines, mais aussi la diversification, la capacité d’attraction et l’ancrage productif.
À Tan-Tan, Synhelion vise une chaîne complète, pas un simple démonstrateur
Le 8 septembre 2026, la société suisse Synhelion a signé un protocole d’accord avec le gouvernement marocain pour développer une usine de carburants synthétiques renouvelables d’une capacité annoncée de 100 000 tonnes par an. Le texte a été conclu avec plusieurs entités publiques marocaines, dont les ministères en charge de l’industrie, de la transition énergétique, de l’investissement, ainsi qu’avec l’AMDIE, l’agence marocaine de promotion des investissements et des exportations. Synhelion précise aussi qu’un terrain est déjà réservé et qu’une filiale locale, Synhelion Maroc, a été créée.
La technologie reste encore rare à l’échelle industrielle. Elle consiste à utiliser une source de carbone et de l’eau, puis une chaleur issue d’une énergie renouvelable, pour fabriquer un gaz de synthèse. Ce gaz est ensuite transformé en carburants liquides, notamment en kérosène, diesel et essence de synthèse. L’intérêt est clair pour les secteurs qui cherchent des carburants compatibles avec les usages actuels, en particulier l’aviation.
Synhelion présente ce projet marocain comme un saut d’échelle. Son site de démonstration DAWN, mis en service en Allemagne en 2024, ne produit encore que des volumes limités. L’entreprise travaille aussi sur un projet de 30 000 tonnes par an à Hürth, en Allemagne. Avec 100 000 tonnes annuelles annoncées à Tan-Tan, le Maroc deviendrait, si l’investissement se matérialise, le plus grand projet de l’entreprise à ce jour.
Pourquoi le Maroc attire ce type de pari industriel
Le choix du Maroc n’a rien d’anecdotique. Le pays a déjà construit une base industrielle dense, avec des politiques d’accueil des investisseurs, des zones d’activités structurées et une agence dédiée à l’accompagnement des projets. L’AMDIE rappelle que la Charte de l’investissement fixe, à l’horizon 2022-2026, un objectif de 550 milliards de dirhams d’investissements et 500 000 emplois. Ce cadre crée un environnement lisible pour les porteurs de projets qui cherchent à produire pour le marché local autant que pour l’export.
Le facteur énergétique compte tout autant. Tan-Tan se situe dans le sud marocain, une zone exposée à un fort potentiel solaire et éolien, ce qui renforce l’intérêt de technologies gourmandes en chaleur renouvelable. Synhelion dit d’ailleurs avoir choisi cette province pour ses ressources renouvelables et ses conditions favorables à une future chaîne de valeur des carburants propres. Dans un pays qui cherche à monter en gamme industrielle, le message est fort : l’énergie verte ne sert plus seulement à alimenter le réseau, elle peut aussi servir à fabriquer des produits exportables.
Le marché européen donne à ce dossier une portée immédiate. Le règlement ReFuelEU Aviation fixe, à partir de 2030, une part minimale de 6 % de carburants durables dans l’aviation, avec un sous-objectif de 1,2 % pour les carburants d’aviation synthétiques sur la période 2030-2031. Autrement dit, la demande existe déjà, portée par la réglementation. Pour un producteur installé au Maroc, la proximité géographique avec l’Europe et la capacité à certifier une chaîne industrielle bas carbone peuvent devenir des atouts décisifs.
Le sujet dépasse donc la seule relation bilatérale entre Rabat et une entreprise suisse. Il touche à la place du Maroc dans les nouvelles chaînes industrielles africaines, au rôle des régions du sud dans la transition énergétique, et à la manière dont le continent peut capter davantage de valeur sur des marchés mondiaux très réglementés. Pour les pouvoirs publics, le défi sera de convertir l’annonce en investissement réel, avec un calendrier, un financement et des retombées locales clairement établis. Pour l’économie de la région de Guelmim-Oued Noun, l’enjeu est de savoir si un tel projet peut structurer des emplois qualifiés, des services techniques et des sous-traitances durables, au lieu de rester un îlot isolé.
À l’échelle continentale, cette annonce confirme une tendance plus large : l’Afrique ne se contente plus d’exporter des matières premières ou de viser la seule production d’électricité. Plusieurs pays cherchent désormais à transformer leurs ressources renouvelables en industrie. Si le projet de Tan-Tan se concrétise, il offrira un cas concret de cette montée en gamme. Le prochain point à surveiller sera donc moins l’effet d’annonce que la publication d’un schéma de financement, d’un calendrier de chantier et des premières décisions administratives permettant de passer du protocole d’accord à l’usine.