Quand l’électricité et le numérique se croisent, c’est tout un modèle de service public qui se joue

Au Cameroun, les coupures, les surcharges et les raccordements coûteux ne touchent pas seulement les ménages. Elles ralentissent aussi les réseaux qui transportent les appels, les données et les services numériques. Dans un pays où les télécommunications dépendent fortement de la stabilité énergétique et de l’accès aux emprises techniques, chaque accord d’infrastructure devient un sujet économique, pas seulement industriel.

C’est dans ce contexte que l’opérateur historique des télécommunications et la société en charge de l’électricité ont engagé une nouvelle phase de travail commun à Douala, le 8 septembre 2026. Le principe est simple : partager davantage les réseaux, limiter les doublons et rendre les services plus fiables pour les usagers. CAMTEL dit disposer d’un réseau fixe couvrant les dix régions du Cameroun, avec des services de fibre, de téléphonie et d’interconnexion.

Un pays où les infrastructures se superposent plus qu’elles ne se coordonnent

Le Cameroun avance sur deux fronts à la fois. D’un côté, il cherche à densifier ses réseaux numériques. De l’autre, il tente de stabiliser un secteur électrique régulièrement pointé pour ses contraintes d’alimentation, de qualité de service et de coûts. L’Agence de régulation des télécommunications a rappelé, en septembre 2024, que la dégradation des services mobiles offerts par MTN Cameroon, Orange Cameroun et CAMTEL était liée, entre autres, à une offre insuffisante en énergie électrique et à des difficultés d’approvisionnement des sites techniques en carburant.

Ce type de contrainte n’est pas anecdotique. Les opérateurs télécoms ont besoin d’électricité continue pour alimenter les stations, les équipements de transmission et les points de collecte. Quand l’alimentation vacille, le service vacille aussi. Pour les entreprises, cela pèse sur la productivité. Pour les particuliers, cela dégrade les appels, les transferts de données et l’accès aux services en ligne.

Le rapprochement annoncé s’inscrit aussi dans une logique déjà éprouvée par les autorités camerounaises : mutualiser les réseaux au lieu de les faire courir en parallèle. CAMTEL et CAMWATER ont signé, le 19 juin 2024 à Yaoundé, une convention-cadre prévoyant le partage d’infrastructures, le co-hébergement et la mise à disposition de fourreaux ou de tuyaux lors des travaux de génie civil. L’objectif affiché était de réduire les coûts, accélérer les déploiements et sécuriser les réseaux.

Ce que révèle la rencontre de Douala

La séance de travail du 8 septembre 2026 à Douala a réuni Judith Yah Sunday épse Achidi, directrice générale de CAMTEL, et Oumarou Hamandjoda, directeur général de la SOCADEL, selon la communication diffusée par CAMTEL sur ses réseaux institutionnels. Le cœur des échanges portait sur la mutualisation des infrastructures, l’optimisation des ressources et l’amélioration continue des services.

Le sujet est stratégique. CAMTEL s’appuie déjà sur plusieurs leviers pour élargir son empreinte : son propre backbone national, des services d’hébergement et de colocation, ainsi qu’un maillage territorial qui couvre les dix régions du pays. L’entreprise indique aussi proposer des solutions de partage d’infrastructure pour les opérateurs, les entreprises et les institutions. Cela montre que la coopération avec le secteur électrique n’est pas une rupture, mais une extension d’une logique déjà intégrée à son modèle d’affaires.

Cette logique a déjà produit des effets concrets. En octobre 2023, l’État a rétrocédé à CAMTEL 812 kilomètres de fibre optique installés par Eneo sur le réseau interconnecté sud, notamment sur l’axe Yaoundé-Boumnyebel-Édéa-Kribi-Douala-Limbe-Nkongsamba-Bafoussam-Bamenda. La rétrocession a été présentée comme un moyen de renforcer le réseau haut débit et d’élargir l’accès au numérique, y compris hors des grands centres urbains.

Dans cette nouvelle séquence, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est aussi territorial. Les réseaux électriques couvrent souvent des zones où le déploiement de nouveaux ouvrages télécoms coûterait trop cher. Les poteaux, les corridors et les emprises du réseau électrique peuvent servir de support à la fibre, à condition que la coordination soit réelle. À l’inverse, si chaque opérateur travaille seul, les coûts montent et la couverture avance plus lentement.

Pour les usagers, l’enjeu est la qualité réelle du service

Dans la pratique, cette coopération peut changer trois choses. D’abord, le coût de déploiement. Ensuite, la rapidité d’extension vers des localités éloignées ou moins rentables. Enfin, la stabilité des services, surtout dans les zones où les coupures électriques fragilisent déjà les équipements télécoms. L’ART a d’ailleurs relié la dégradation observée en 2024 à une offre électrique insuffisante et à des contraintes d’alimentation des sites techniques.

Pour les grandes villes comme Douala et Yaoundé, l’effet attendu est surtout la densification et la réduction des congestions. Pour les régions intérieures, l’enjeu est plus large : il s’agit d’éviter que la fracture numérique ne se superpose à la fracture énergétique. Dans les villes secondaires, les entreprises attendent des connexions plus stables pour les paiements, la logistique, l’administration et les services cloud. Dans les zones rurales, l’enjeu reste d’abord l’accès minimal et durable.

Le dossier dit aussi quelque chose de la manière dont l’État camerounais tente de réorganiser ses réseaux publics. Le pays ne part pas de zéro : CAMTEL revendique près de 13 000 kilomètres de fibre optique et une capacité litée combinée de 1,7 Tb/s sur ses infrastructures, tandis que les autorités veulent mieux articuler les secteurs de l’eau, de l’électricité et du numérique. La question n’est donc plus seulement d’installer des câbles, mais de faire dialoguer des réseaux qui ont longtemps fonctionné en silos.

Une séquence à suivre au niveau sous-régional

Au plan régional, ce type de coopération intéresse toute l’Afrique centrale. La CEMAC, où le Cameroun joue un rôle de carrefour logistique et numérique, a besoin d’infrastructures capables de soutenir les échanges, les administrations et les services transfrontaliers. Quand le backbone camerounais se consolide, c’est aussi une partie de la connectivité de la sous-région qui se renforce, notamment sur les corridors reliant Douala, Yaoundé, Kribi et les marchés voisins.

La suite dépendra moins des annonces que des chantiers. Il faudra observer la traduction concrète de cette entente en accords techniques, en travaux partagés et en gains mesurables pour les abonnés. Dans un pays où l’énergie et le numérique avancent souvent au même rythme, la valeur d’un partenariat se juge à sa capacité à tenir les réseaux debout, pas à multiplier les communiqués.