Au bord du canal, l’industrie devient aussi un sujet de souveraineté

Le Caire cherche à faire du couloir de Suez plus qu’un passage maritime. Pour l’Égypte, la question n’est plus seulement de faire circuler des marchandises. Il s’agit désormais d’en produire davantage sur place, de capter de la valeur et de réduire une dépendance aux importations qui pèse sur les devises. La visite d’État de Xi Jinping au Caire, les 1er et 2 septembre 2026, s’inscrit dans cette logique. Elle a remis au centre un vieux dossier : comment transformer une relation commerciale très déséquilibrée en base industrielle plus solide.

Le dossier dépasse le seul couple sino-égyptien. La zone économique du canal de Suez, ou SCZONE, se trouve à l’articulation de la Méditerranée, de la mer Rouge et des routes vers l’Europe, l’Asie et l’Afrique. C’est l’un des instruments économiques les plus stratégiques de l’Égypte. Le gouvernement égyptien y voit un levier de réindustrialisation, tandis que Pékin y renforce sa présence dans un espace où transitent une part des flux vers l’Europe.

Une nouvelle phase pour la zone égypto-chinoise de Suez

Au cœur de la visite présidentielle, Le Caire a annoncé le lancement de la troisième phase de la zone industrielle égypto-chinoise au sein de la SCZONE. Les autorités égyptiennes rappellent que le site accueille déjà environ 200 entreprises et près de 4 milliards de dollars d’investissements. Cette extension doit accueillir de nouveaux projets dans les énergies renouvelables, l’automobile, le textile, les fibres chimiques, mais aussi la construction navale, les équipements de dessalement, les semi-conducteurs, les centres de données et certains minerais critiques.

Plusieurs signaux allaient dans le même sens depuis des mois. En avril 2026, le gouvernement égyptien examinait déjà avec des groupes chinois des projets industriels lourds dans la SCZONE. En juin, la première pierre d’une usine de pneumatiques chinoise a été posée dans la zone intégrée de Sokhna. En septembre, un nouveau protocole d’accord a été signé avec Linglong pour un complexe intégré de pneus évalué à près de 2 milliards de dollars et annoncé comme porteur de plus de 5 000 emplois.

Ce type de projet n’est pas isolé. La SCZONE a aussi attiré des investissements chinois dans le solaire, l’aluminium et la chimie. L’Autorité de la zone met en avant une stratégie claire : localiser la fabrication, attirer des fournisseurs et bâtir des chaînes de valeur complètes autour des ports et des plateformes logistiques. Pour l’Égypte, l’enjeu est de remplacer une partie des importations par une production locale et de mieux se positionner vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Des échanges très déséquilibrés, malgré la montée des exportations égyptiennes

Les chiffres publiés par CAPMAS, l’agence égyptienne des statistiques, montrent une relation encore très asymétrique. Au premier semestre 2026, les échanges bilatéraux ont atteint 11,3 milliards de dollars. Les exportations égyptiennes vers la Chine ont bondi de 199,8 % sur un an, à 840,8 millions de dollars. Mais les importations en provenance de Chine ont, elles, grimpé à 10,4 milliards de dollars. L’Égypte achète donc à Pékin bien plus qu’elle ne lui vend.

Le détail des flux confirme cette rupture d’échelle. L’Égypte exporte surtout des combustibles, des fruits et légumes, du coton et des fibres textiles. Elle importe surtout des machines et appareils électriques, des automobiles, du fer et de l’acier. Autrement dit, la Chine vend des biens à forte valeur industrielle, tandis que l’Égypte fournit encore largement des matières premières ou des produits agricoles. C’est précisément cette structure que Le Caire cherche à modifier.

Dans ce contexte, les projets installés à Suez ont une portée économique concrète. S’ils produisent localement les pneus, les composants électriques, les matériaux chimiques ou certains intrants métallurgiques, ils peuvent réduire la facture d’importation et soutenir des emplois industriels. Mais l’effet ne sera pas automatique. Tout dépendra du degré d’intégration locale, du recours à des sous-traitants égyptiens, du transfert technologique et de la capacité à exporter réellement depuis l’Égypte.

Le yuan s’installe dans la boîte à outils financière du Caire

La visite de Xi Jinping a aussi mis en avant un volet financier devenu central : le règlement des échanges en monnaies locales. En juin 2026, la Banque populaire de Chine et la Banque centrale d’Égypte ont renouvelé leur accord de swap pour trois ans, avec un plafond porté de 18 à 30 milliards de yuans. Le mécanisme ne constitue pas une manne gratuite. Il permet à l’Égypte d’obtenir temporairement des yuans pour faciliter certaines opérations commerciales et financières avec la Chine.

Le principe est simple. Quand une entreprise égyptienne règle des achats auprès d’un fournisseur chinois, l’accès à des yuans limite le besoin de passer immédiatement par le dollar. Dans un pays souvent soumis à des tensions de change, ce type d’outil donne un peu d’air à la trésorerie et à la banque centrale. Mais il ne règle pas le déséquilibre de fond. Comme les flux vont surtout de la Chine vers l’Égypte, Le Caire a davantage besoin de yuans que Pékin de livres égyptiennes.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large. Les deux capitales ont confirmé leur volonté d’accroître l’usage des monnaies nationales dans les échanges et les investissements. Elles ont aussi soutenu l’idée d’un meilleur accès des produits égyptiens au marché chinois. Dans le même temps, Pékin continue d’élargir l’usage international du yuan, notamment dans les pays du Sud global et au sein de grands corridors industriels.

Un signal qui compte pour l’Afrique du Nord et au-delà

Pour l’Égypte, l’enjeu est double. Sur le plan interne, il s’agit de soutenir l’emploi industriel, de renforcer les exportations et de préserver des réserves en devises pour d’autres besoins, notamment la dette extérieure et les importations stratégiques. Sur le plan régional, Le Caire veut rester une plateforme entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Le canal de Suez n’est pas seulement un point de passage. C’est un actif géoéconomique.

Pour l’Afrique, le signal est plus large. La Chine reste un partenaire majeur du continent, et l’Égypte fait partie des pays africains où cette relation prend la forme la plus visible : zones industrielles, énergie, transport, finance et numérique. Si la SCZONE réussit à attirer davantage de sous-traitance locale et à créer des exportations régionales, elle pourrait devenir un modèle de transformation productive. Si elle se limite à assembler des biens importés, l’effet restera plus limité.

La suite dépendra surtout de la mise en œuvre. Les prochains mois diront si les annonces faites au Caire débouchent sur des usines, des emplois et des exportations, ou sur une nouvelle couche de dépendance logistique. Dans une Égypte qui cherche encore l’équilibre entre souveraineté économique, besoin de capitaux et contraintes de change, Suez reste le test le plus visible de cette stratégie.