Quand la terre rapporte moins que les réseaux clandestins

En Côte d’Ivoire, l’or ne se lit plus seulement dans les statistiques minières. Il se lit aussi dans les champs abîmés, les rivières troublées et les villages qui voient partir leurs jeunes vers des sites clandestins. À Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne, l’État a remis l’orpaillage illégal au centre de son agenda sécuritaire et environnemental, avec une promesse nette : reprendre le terrain en six mois.

Cette promesse dit beaucoup de la situation. D’un côté, le gouvernement veut montrer qu’il contrôle ses zones de production. De l’autre, les préfets de région sont sommés d’agir vite, au plus près des territoires. Entre ces deux niveaux, il y a une réalité plus lourde : l’orpaillage illégal n’est pas seulement un problème de police. C’est un problème de terres, d’eau, de sécurité alimentaire et d’économie locale.

Une réponse territoriale, depuis Yamoussoukro

Du 3 au 5 septembre 2026, un atelier national de concertation et d’harmonisation des mécanismes de lutte contre l’orpaillage illégal s’est tenu à Yamoussoukro sous la présidence de Fidèle Sarassoro, ministre et secrétaire exécutif du Conseil national de sécurité. Les ministères chargés de l’Environnement et de la Transition écologique, de l’Intérieur et de la Sécurité, ainsi que des Eaux et Forêts, y ont pris part. Les préfets de région y ont pris l’engagement de faire cesser le phénomène dans leurs circonscriptions dans un délai de six mois.

Le choix de Yamoussoukro n’est pas anodin. La ville, siège des institutions politiques, sert ici de point de commandement pour une réponse qui doit ensuite se déployer dans les régions frontalières, les zones forestières et les espaces agricoles les plus exposés. En Côte d’Ivoire, la lutte passe désormais par le renseignement, l’alerte rapide, la coordination entre services et la capacité à revenir sur des sites souvent réoccupés après les opérations de démantèlement.

Les autorités ont aussi mis en avant des outils plus concrets, comme la surveillance par drones. Dans l’Indénié-Djuablin, un préfet a expliqué que ces appareils survolent le département au moins une fois par semaine pour détecter de nouvelles installations et faire remonter l’information. Cette approche traduit un changement de méthode : il ne suffit plus de démanteler, il faut détecter plus tôt, intervenir plus vite et empêcher la recolonisation.

Des bilans élevés, mais un phénomène encore mobile

Le bilan officiel communiqué début septembre reste lourd. Depuis juillet 2021, plus de 8 500 sites ont été démantelés, 4 474 personnes ont été déférées, 960 millions de francs CFA ont été saisis et environ 136 kilos d’or ont été récupérés. Les autorités précisent aussi que 65 % des personnes déférées étaient des ressortissants étrangers. Ces chiffres montrent l’ampleur des réseaux, mais aussi leur capacité à se déplacer d’une zone à l’autre.

Le gouvernement affirme en parallèle avoir renforcé son arsenal opérationnel avec la Brigade de répression des infractions au code minier et le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal. Sur le terrain, les opérations récentes dans le Hambol ou dans le Nord témoignent d’une pression maintenue. Mais la persistance du phénomène, notamment près des frontières, montre que la répression seule ne suffit pas à tarir l’activité.

C’est là que la question devient économique et sociale. L’orpaillage illégal alimente des revenus rapides dans des zones où l’emploi formel est rare. Il attire des jeunes, parfois des migrants régionaux, et crée des circuits de rente difficiles à casser. En face, l’État doit proposer autre chose que l’interdiction : contrôle, alternatives légales, réhabilitation des terres et insertion locale. Sans cela, chaque site détruit risque d’être reconstruit ailleurs.

Réparer les sols, retenir les communautés

La stratégie ivoirienne ne se limite plus à la répression. Elle inclut la réhabilitation des espaces dégradés, notamment par les travaux à haute intensité de main-d’œuvre, les THIMO, afin de restaurer les terres tout en offrant des revenus temporaires aux populations locales. Cette logique a déjà été inscrite dans les projets de cartographie et de restauration portés par l’Abidjan Legacy Program, soutenu par la CEDEAO.

Le 27 février 2026 à Daoukro, ce programme a lancé un projet visant à réhabiliter 4 500 hectares de terres dégradées d’ici 2030. L’enjeu est clair : remettre des sols en état, reconstituer des couvertures végétales et proposer des activités économiques plus durables aux communautés affectées. Cette dimension compte autant que l’action sécuritaire, car une terre restaurée est aussi une terre moins vulnérable à la reprise clandestine.

Le risque environnemental, lui, reste immédiat. L’exploitation clandestine dégrade les sols, pollue les cours d’eau et fragilise les forêts. Le ministère de l’Environnement rappelle aussi que les substances utilisées dans l’extraction artisanale illégale peuvent affecter la santé et la sécurité alimentaire. Dans plusieurs régions, les populations riveraines paient le prix direct de cette économie souterraine.

Une bataille ivoirienne, mais une réponse qui dépasse les frontières

La Côte d’Ivoire ne traite plus l’orpaillage illégal comme une simple affaire intérieure. À la COP17 de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, elle a porté l’idée d’une coalition africaine contre la dégradation des terres et la pollution environnementale liées à l’exploitation minière artisanale et à petite échelle illégale. L’argument est simple : les flux de personnes, de machines, d’argent et de pollution ne s’arrêtent pas aux frontières.

Cette lecture rejoint celle de l’Union africaine, qui pousse depuis plusieurs années à mieux encadrer les mines artisanales et à petite échelle dans le cadre de sa vision d’une exploitation minière au service du développement. Le point n’est pas seulement de protéger l’environnement. Il s’agit aussi de capter davantage de valeur sur le continent, de formaliser des activités souvent informelles et de réduire les effets criminels qui entourent certains sites.

Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu est régional. La CEDEAO est déjà impliquée dans la réhabilitation des terres dégradées en Côte d’Ivoire, tandis que les autorités ivoiriennes veulent renforcer la coopération avec les pays frontaliers pour lutter contre la pollution des cours d’eau partagés. La suite se jouera sur la capacité des États à échanger des renseignements, à harmoniser les sanctions et à suivre les foyers d’exploitation avec des outils communs. C’est ce point qui dira si l’annonce de six mois marque un tournant durable, ou seulement une nouvelle séquence de pression publique.