À Omdurman, le marché ne pardonne plus les retards

Quand le sac de sucre, la bouteille d’huile ou le kilo de lentilles changent de prix d’une visite à l’autre, ce n’est plus seulement une affaire de commerce. C’est un signal de survie. À Omdurman, grande ville jumelle de Khartoum et nœud historique des échanges, les ménages soudanais voient leur pouvoir d’achat s’effondrer au rythme d’une monnaie qui perd de la valeur et d’un marché devenu imprévisible. Cette tension n’est pas isolée : elle s’inscrit dans une économie de guerre, avec des salaires fragiles, des transports plus chers et des stocks difficiles à renouveler.

Le Soudan traverse sa quatrième année de conflit armé. L’ampleur des besoins humanitaires reste massive, avec 33,7 millions de personnes nécessitant une aide selon l’UNICEF, tandis que la FAO, le PAM et l’UNICEF ont alerté en mai 2026 sur 19,5 millions de personnes confrontées à des niveaux de crise alimentaire ou plus graves. Dans ce contexte, la question des prix n’est pas secondaire. Elle dit comment une famille achète son pain, ses médicaments ou son combustible, et comment une ville comme Omdurman continue, tant bien que mal, à nourrir la capitale et ses environs.

Une dépréciation qui renchérit tout, du grossiste au détail

Les marchés soudanais restent étroitement liés au dollar américain. Selon le FEWS NET, la livre soudanaise a continué de se déprécier fortement et a atteint environ 4 960 livres pour un dollar en juin 2026, contre des niveaux bien plus élevés encore quelques mois plus tôt. Le même document souligne que cette glissade entretient les coûts d’importation et alimente l’inflation des produits alimentaires et du carburant. En avril 2026, un rapport de marché du PAM indiquait déjà que le taux de change restait sous forte pression, avec une monnaie commerciale autour de 3 100 livres pour un dollar et une dégradation de 55 % sur un an.

La banque centrale soudanaise a bien tenté de freiner la chute. Fin juin 2026, elle a injecté 400 millions de dirhams des Émirats arabes unis dans les banques commerciales pour répondre à la demande d’importation et calmer le marché des changes, selon une information relayée par la presse soudanaise. Mais cette intervention, même si elle a pu soulager certains paiements, ne change pas le problème de fond : les réserves en devises sont faibles, les exportations restent contraintes et l’activité économique demeure fragmentée par le conflit.

Le résultat se voit vite dans les étals. En juillet 2026, l’inflation annuelle a encore accéléré à 51,28 %, avec une hausse mensuelle des prix des aliments et des boissons de 8,39 %, selon la presse économique soudanaise. De son côté, l’Agence de développement africaine estime que l’inflation soudanaise est restée extrêmement élevée en 2025, à 150,2 %, même si elle pourrait ralentir en 2026. La baisse de rythme n’efface pas l’essentiel : la monnaie reste fragile, les prix restent élevés, et les ménages restent sous pression.

Ce que cela change pour les familles, les commerçants et l’économie urbaine

À Omdurman, les commerçants ne subissent pas seulement la hausse des prix. Ils doivent aussi reconstituer leurs stocks dans un environnement où le crédit est rare, les routes sont perturbées et les prix de remplacement changent rapidement. Beaucoup arbitrent entre vendre vite, au risque de perdre de l’argent, ou attendre un peu, au risque de bloquer la marchandise. Ce mécanisme nourrit la pénurie relative sur certains produits, notamment ceux qui dépendent des importations ou d’une logistique longue. Le commerce de détail devient alors une économie d’anticipation, presque de protection contre la prochaine hausse.

Pour les ménages, l’impact est immédiat. L’alimentation absorbe une part croissante du budget, au détriment de la santé et des dépenses essentielles. Les agences onusiennes rappellent que la crise alimentaire est déjà profonde : près de 135 000 personnes faisaient face à une situation catastrophique de faim dans plusieurs zones, et plus de cinq millions étaient en urgence alimentaire au printemps 2026. Quand le prix d’un panier de base grimpe plus vite que les revenus, le ménage réduit la variété des repas, reporte les soins et s’endette davantage auprès du voisinage ou des petits commerçants.

La capitale officielle, Khartoum, et sa sœur commerçante Omdurman ne vivent pas cette crise de la même manière que les zones rurales, mais elles en portent la caisse de résonance. Dans les centres urbains, la tension se voit dans les marchés et les files d’attente. Dans les campagnes, elle se traduit plus directement par des ruptures d’approvisionnement et une moindre diversité alimentaire. La Banque africaine de développement relève aussi que le Soudan fait face à de fortes contraintes de financement, à une économie informelle importante et à des réserves de change très faibles. Autrement dit, la marge de manœuvre publique reste étroite, alors même que la demande sociale, elle, ne cesse de monter.

Un dossier soudanais qui dépasse le Soudan

La crise des prix au Soudan a une portée régionale nette. Le pays reste au cœur de la Corne de l’Afrique, un espace traversé par les flux de réfugiés, les routes commerciales et les chocs de sécurité. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estime que 3,6 millions de personnes ont quitté le Soudan pour les pays voisins, tandis que l’Union africaine a encore appelé en juin 2026 à un cessez-le-feu et à un processus politique inclusif, en rappelant la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays. Les prix d’Omdurman parlent donc aussi au Tchad, à l’Égypte, au Soudan du Sud, à l’Éthiopie et à l’ensemble des partenaires de la région.

Le prochain point de vigilance est macroéconomique autant que politique. Tant que le conflit continuera de fragiliser les exportations, les réserves de change et les circuits de distribution, la monnaie restera sous pression. Et tant que la monnaie restera sous pression, les marchés continueront de répercuter cette fragilité sur les prix. Pour le Soudan, la bataille économique se joue donc autant dans les négociations de paix que dans les mécanismes très concrets d’importation, de transport et de régulation des denrées. C’est là que se décide, jour après jour, la capacité des familles à tenir.