Un marché continental, mais une étape nationale d’abord
Pour un commerçant de Mogadiscio, l’enjeu n’est pas un slogan diplomatique. C’est la possibilité de vendre plus loin, avec des règles plus lisibles, dans une région où les frontières pèsent encore lourd sur les prix, les délais et les marges. La Somalie, pays tourné vers l’océan Indien et les échanges du Golfe, entre ainsi plus clairement dans l’architecture commerciale du continent.
Le 4 septembre 2026, à Addis-Abeba, le gouvernement somalien a déposé son instrument de ratification de l’Accord portant création de la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf. L’Union africaine a confirmé, le même jour, que cette ratification rapproche davantage la Somalie du marché continental et de l’agenda d’intégration économique de l’Afrique. Le Secrétariat de la ZLECAf a, de son côté, présenté la Somalie comme le 50e État partie de l’accord.
Ce que change la ratification pour Mogadiscio
La différence entre signer, ratifier et déposer l’instrument de ratification compte. La signature marque l’adhésion politique. La ratification traduit le consentement interne, après les procédures constitutionnelles. Le dépôt auprès de la Commission de l’Union africaine, dépositaire de l’accord, donne effet à ce consentement sur le plan continental. C’est à ce stade que la Somalie devient État partie, avec les droits et les obligations correspondants.
Cette clarification est importante pour les entreprises somaliennes. Dans les textes de la ZLECAf, l’accès préférentiel ne suffit pas à lui seul. Il faut aussi des règles d’origine, des procédures douanières, des certificats et des administrations capables de suivre le rythme. Le Secrétariat de la ZLECAf indique que l’objectif est de faciliter le commerce intra-africain, de structurer les chaînes de valeur régionales et d’ouvrir un marché continental d’environ 1,4 milliard de personnes, présenté comme le plus vaste accord de libre-échange au monde par le nombre de pays participants.
À Mogadiscio, l’enjeu ne se limite pas aux grands exportateurs. Il touche aussi les petites et moyennes entreprises, les opérateurs portuaires, les transitaires, les transporteurs routiers et le commerce informel qui fait vivre une large partie des villes somaliennes. Si les règles deviennent plus prévisibles, les produits agricoles, la pêche, le bétail transformé, les services numériques et certaines activités logistiques peuvent mieux circuler vers l’Afrique de l’Est et au-delà. Si les procédures restent lourdes, l’avantage théorique de la ZLECAf restera limité. Cette lecture est celle qu’ont aussi portée les autorités somaliennes en parlant de commerce, d’investissement et d’intégration économique.
La Somalie, entre Afrique de l’Est, IGAD et Communauté d’Afrique de l’Est
La portée de cette décision dépasse l’accord commercial lui-même. La Somalie appartient à l’Afrique de l’Est et évolue dans un espace régional dense, structuré par l’IGAD, l’organisation intergouvernementale qui rassemble notamment la Corne de l’Afrique, et par la Communauté d’Afrique de l’Est, à laquelle Mogadiscio a officiellement entamé son intégration institutionnelle. Son Parlement a ratifié le traité d’adhésion à la Communauté d’Afrique de l’Est en février 2024, une étape que la presse officielle somalienne a alors décrite comme la fin du processus d’adhésion.
Dans ce contexte, la ZLECAf n’arrive pas comme un mécanisme isolé. Elle se superpose à des cadres déjà en mouvement. Au nord et au sud de la Corne, les corridors, les ports, les postes-frontières et les normes techniques deviennent des sujets centraux. La Somalie cherche à s’insérer dans ces flux en même temps qu’elle consolide ses institutions commerciales et douanières. L’administration fédérale travaille déjà sur des instruments internes, dont un projet de règles d’origine cité par les médias officiels somaliens en septembre 2026.
Le calendrier montre aussi que cette ouverture économique accompagne un retour plus visible de la Somalie dans les enceintes continentales. En février 2026, le pays a rejoint le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, l’APRM, l’outil de l’Union africaine dédié à la gouvernance. En juillet 2026, l’Union africaine soulignait encore le lien entre stabilisation, sécurité et responsabilité somalienne. Autrement dit, l’intégration commerciale avance en parallèle des chantiers politiques et sécuritaires.
Un signal économique, mais aussi politique
La ratification par la Somalie envoie un signal clair aux partenaires africains et extérieurs. Elle dit que Mogadiscio veut peser davantage dans le commerce continental, et pas seulement dépendre des importations venues de l’extérieur du continent. Elle dit aussi que le pays entend utiliser les cadres africains pour normaliser ses échanges, attirer des investissements et diversifier ses débouchés. L’Union africaine a d’ailleurs insisté sur le potentiel commercial historique de la Somalie et sur ses traditions marchandes de longue date.
Mais l’effet réel dépendra de la mise en œuvre. Les ports somaliens, les routes intérieures, la sécurité des axes commerciaux et la capacité administrative détermineront la vitesse de transformation. Le bénéfice ne sera pas identique pour tous. Les grandes sociétés exportatrices profiteront plus vite des nouveaux cadres. Les petites entreprises, elles, auront surtout besoin d’informations, de financement abordable et de formalités supportables. Les territoires les plus enclavés resteront exposés au risque d’être oubliés si l’intégration se concentre sur les seuls ports et la capitale, Mogadiscio.
À l’échelle africaine, la ratification somalienne compte aussi parce qu’elle renforce la crédibilité d’un projet souvent présenté comme continental mais dont la mise en œuvre reste inégale. L’accord couvre désormais une grande partie des économies du continent, mais l’enjeu n’est plus seulement le nombre de signatures. Il s’agit de rendre le marché réellement utilisable, notamment pour les pays de la Corne, où les échanges transfrontaliers sont déjà intenses mais encore trop dépendants des coûts logistiques et des tensions politiques.
La suite se jouera donc dans les textes secondaires, les listes tarifaires, les règles d’origine et les capacités de mise en œuvre. Pour la Somalie, l’adhésion à la ZLECAf ne ferme pas un dossier : elle en ouvre plusieurs autres. Elle place le pays devant une question simple et décisive : transformer une ratification en commerce réel, puis en emplois, en recettes et en circulation plus fluide des biens et des services dans la Corne de l’Afrique et sur l’ensemble du continent.