À Kinshasa, la rue continue de fabriquer des enfances cabossées

À Kinshasa, la capitale congolaise, la rue n’est pas seulement un lieu de passage. Pour des milliers d’enfants, elle devient un refuge forcé, puis une école de survie. Certains y arrivent après une dispute, d’autres après un abandon, d’autres encore après avoir été accusés de sorcellerie dans leur propre quartier.

Le cas de Lumière Kololo dit quelque chose de plus large que son histoire personnelle. Il montre comment un enfant peut passer, en quelques jours, de la vente ambulante à l’errance, puis au traumatisme. À Kinshasa, ce basculement concerne une réalité ancienne, installée depuis les années 1990, au croisement de la crise sociale, de la fragilité familiale et de la faiblesse de la protection publique.

Une crise urbaine enracinée dans les fractures familiales et sociales

En République démocratique du Congo, la protection de l’enfant est pourtant encadrée par la loi n° 09/001 du 10 janvier 2009, qui définit l’enfant comme toute personne de moins de 18 ans et reconnaît les enfants en situation difficile. Le pays s’inscrit aussi dans le cadre plus large de la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant, portée par l’Union africaine, ainsi que de la Convention relative aux droits de l’enfant. Sur le papier, l’arsenal existe. Dans la rue, il se traduit mal.

Les enfants en situation de rue à Kinshasa, souvent appelés shégués, sont visibles dans les marchés, aux carrefours, autour des gares routières et près des grands axes. Les estimations varient, faute de statistique nationale consolidée. En 2024, le Réseau des éducateurs des enfants et jeunes de la rue évoquait près de 50 000 enfants vivant dans les rues de la ville, tandis que d’autres sources plus anciennes avançaient des ordres de grandeur inférieurs. Cette variation ne nie pas le phénomène ; elle dit surtout combien il reste mal documenté.

Ce flou statistique complique l’action publique. Il laisse aussi le champ libre à des réponses dispersées, souvent portées par des associations, des congrégations religieuses ou des centres d’accueil. Des initiatives existent à Kinshasa, comme celles qui accompagnent la réinsertion par la formation professionnelle et l’hébergement temporaire. L’UNICEF, avec le gouvernement congolais et des partenaires, a également soutenu des dispositifs de mise à l’abri et de réunification familiale pour les enfants sortis des rues.

Le récit de Lumière Kololo, ou la force de l’écriture face à la violence

Lumière Kololo a passé plusieurs années dans la rue avant de rejoindre un centre d’accueil où il a appris la menuiserie, puis la lecture. Son parcours raconte une sortie possible, mais tardive, d’un environnement marqué par la violence. Il dit avoir été chassé après avoir subi des coups et perdu l’argent qu’il devait rapporter à la maison. Il raconte aussi, avec pudeur, avoir été victime d’un viol à l’âge de dix ans. Ce type de violence sexuelle contre les enfants reste, en RDC, un sujet majeur de protection et de santé publique, selon l’UNICEF.

L’écriture a servi de point d’appui. Elle lui a permis de mettre des mots sur ce qu’il avait traversé et de transformer un vécu fragmenté en récit. Ce passage est important. À Kinshasa, beaucoup d’enfants sortis de la rue n’ont ni diplôme complet, ni réseau familial stable, ni accès régulier à un accompagnement psychologique. Un livre, dans ce contexte, n’est pas un simple objet culturel. C’est aussi un outil de reconstruction personnelle et de reprise de contrôle sur son histoire.

Le jeune auteur s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement plus large de jeunes Congolais qui utilisent la création pour sortir des marges. Expositions photo, ateliers de lecture, projets de réinsertion par les métiers manuels : à Kinshasa, plusieurs initiatives cherchent à rendre visibles ces enfants autrement que comme des victimes ou des menaces. Elles rappellent qu’une partie de la réponse passe par l’éducation, l’encadrement et la dignité, pas seulement par l’évacuation ponctuelle des espaces publics.

Ce que cette réalité dit de la capitale congolaise et de la région

Le phénomène des enfants de la rue à Kinshasa a aussi des effets urbains très concrets. Il nourrit la petite délinquance, alimente la peur dans certains quartiers et pèse sur les transports, les marchés et les espaces publics. Des acteurs sociaux alertent régulièrement sur le lien entre rupture familiale, absence d’encadrement et montée des bandes de jeunes délinquants, souvent désignées sous le nom de kuluna. Cela ne signifie pas que tout enfant en rupture devient un délinquant. Cela signifie que l’abandon social fabrique des trajectoires à risque.

La responsabilité ne repose pas seulement sur les familles. Elle renvoie aussi à l’école, aux services sociaux, aux communes de Kinshasa et à l’État central. La ville s’étend vite. Les inégalités y sont marquées. Les quartiers populaires absorbent les chocs les plus durs, tandis que l’économie informelle prend le relais là où la protection publique manque. Dans ce paysage, un enfant rejeté peut disparaître très vite des radars administratifs.

À l’échelle africaine, la situation kinoise résonne au-delà de la RDC. Dans plusieurs capitales du continent, les enfants en rupture familiale, la violence sexuelle, les migrations internes et la fragilité des filets sociaux produisent des formes proches d’exclusion urbaine. L’enjeu est le même : protéger sans stigmatiser, compter sans réduire, réinsérer sans invisibiliser. La RDC, elle, est aussi attendue sur la mise en œuvre plus concrète de ses textes, notamment le décret de 2022 qui a créé le Conseil national de l’enfant, chargé d’appuyer la politique publique en matière de droits de l’enfant.

Le point le plus sensible reste là : sans politique de prévention, sans repérage familial, sans accompagnement psychologique et sans accès réel à l’école ou à une formation, la rue reste une porte d’entrée plus facile que la réinsertion. C’est ce qui donne à l’histoire de Lumière Kololo une portée plus large. Son parcours n’est pas seulement celui d’un rescapé. Il est aussi le miroir d’une capitale où trop d’enfants continuent de grandir hors du cadre qui devrait les protéger.