Une jeunesse diplômée, mais encore coincée dans l’attente

Au Tchad, le diplôme reste souvent une promesse inachevée. Pour beaucoup de jeunes Tchadiens, la sortie de l’université ne débouche ni sur un contrat ni sur une insertion stable, mais sur une longue période d’errance entre recherche d’emploi, petits revenus et découragement. Dans un pays où la majorité de la population est jeune, la question n’est plus seulement celle du chômage. Elle touche aussi la place réelle accordée aux compétences formées à l’école et à l’université.

Cette tension est d’autant plus visible que le tissu productif absorbe mal les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Les estimations disponibles montrent une économie dominée par l’informel, avec des activités peu protégées et souvent mal rémunérées. Dans ce contexte, nombre de diplômés finissent mototaximen, commerçants ambulants ou travailleurs journaliers, faute de mieux. Ce n’est pas un choix de confort. C’est souvent la seule manière de tenir en attendant un poste correspondant à leur formation.

À N’Djamena, l’État verrouille la rue avant la mobilisation

Le 1er septembre 2026, les autorités ont interdit la marche annoncée pour le 9 septembre par les organisations de diplômés sans emploi sur l’ensemble du territoire. L’arrêté invoque un risque de trouble à l’ordre public et le non-respect des dispositions de l’ordonnance du 1er août 2023 encadrant les manifestations sur la voie publique. L’exécution de la mesure a été confiée à plusieurs forces de sécurité, dont la police nationale, la gendarmerie et la Garde nationale et nomade du Tchad.

Le collectif concerné a dénoncé cette décision et renoncé au sit-in prévu le même jour, tout en demandant à ses cellules provinciales de rester mobilisées. Le bras de fer est classique, mais il dit quelque chose de plus large : au Tchad, la contestation sociale se heurte souvent à une lecture sécuritaire dès lors qu’elle peut s’étendre à plusieurs villes. La capitale, N’Djamena, concentre les symboles du pouvoir. Mais les frustrations, elles, débordent depuis longtemps le seul périmètre de la capitale.

Des chiffres qui éclairent une colère sociale ancienne

Les données disponibles donnent de l’épaisseur à cette protestation. La Banque mondiale indique qu’en 2018, 37 % des jeunes Tchadiens âgés de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, un niveau déjà supérieur aux moyennes de la région et des pays à revenu comparable. Le même document rappelle aussi une forte fracture entre les sexes. Les femmes jeunes restent plus exposées à l’inactivité.

Les estimations nationales citées dans les documents de suivi des Objectifs de développement durable sont tout aussi parlantes. Elles mentionnent un chômage officiel faible, autour de 2 %, mais un chômage élargi beaucoup plus élevé, à 18,5 %, ainsi qu’un sous-emploi et une précarité massifs. Autrement dit, les statistiques du chômage ne suffisent pas à décrire la réalité. Une personne peut travailler et rester pauvre, instable ou sans perspective durable. C’est précisément ce que recouvre l’informalité, très dominante dans l’économie tchadienne.

Cette situation n’est pas propre au Tchad, mais le pays se distingue par l’ampleur de ses fragilités. Le World Bank Human Capital Index place le Tchad à un niveau très bas, avec une productivité future estimée sévèrement amputée pour un enfant né aujourd’hui. L’éducation de base progresse difficilement. La formation technique reste insuffisamment alignée sur les besoins du marché. Et la transition de l’école vers l’emploi demeure lente, parfois interminable.

Ce que révèle le recours massif au secteur informel

Le secteur informel agit comme une soupape. Il absorbe la jeunesse, mais il ne sécurise pas les parcours. Il permet de survivre, pas toujours de construire. Pour les jeunes urbains diplômés, cela signifie accepter des emplois sans contrat, sans protection sociale et sans horizon clair. Pour les jeunes des zones rurales, le problème se double souvent d’un accès limité aux infrastructures, au transport, à l’électricité et aux réseaux professionnels.

Les institutions internationales insistent sur cette dimension. Dans la zone CEMAC, dont le Tchad fait partie avec le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine, la croissance récente reste insuffisante pour créer assez d’emplois de qualité. La Banque mondiale rappelle qu’en 2023 la croissance régionale a ralenti à 1,7 %, tandis que dans la zone, un jeune sur quatre n’est ni en emploi ni en formation. Le problème n’est donc pas seulement tchadien. Il est aussi structurel à l’échelle sous-régionale.

Le Tchad illustre ce décalage entre ambitions et capacités d’absorption. Les secteurs porteurs existent, notamment l’agriculture, les services et certaines activités liées aux hydrocarbures. Mais ils ne créent pas encore assez d’emplois formels pour répondre au flux de diplômés. La conséquence est politique autant qu’économique : chaque nouvelle promotion en attente devient un groupe social plus visible, plus organisé et plus disposé à réclamer des réponses publiques.

Un dossier social qui dépasse la seule journée du 9 septembre

La portée de cette interdiction dépasse la seule journée de mobilisation. Elle interroge la manière dont l’État tchadien traite les signaux d’alerte venus de la jeunesse instruite. Répondre par l’interdiction apaise l’espace public à court terme. Mais cela ne règle ni l’inadéquation entre formation et emploi, ni l’étroitesse du marché formel, ni la dépendance à l’informel.

Sur le plan politique, le gouvernement veut sans doute éviter qu’un mouvement social à forte charge symbolique ne se transforme en point de convergence pour d’autres mécontentements urbains. Sur le plan social, en revanche, la frustration demeure. Les diplômés sans emploi ne demandent pas seulement un poste. Ils réclament aussi une reconnaissance de leur parcours et une place dans la vie économique du pays. C’est là que se joue une partie importante du contrat entre l’État et sa jeunesse.

À l’échelle africaine, le cas tchadien rappelle une réalité désormais commune à de nombreux pays du continent : la croissance seule ne suffit pas si elle ne crée pas d’emplois décents. Le défi est encore plus aigu dans les économies à forte jeunesse, où l’attente sociale est rapide et les marges budgétaires limitées. Pour le Tchad comme pour la CEMAC, le vrai test viendra dans la capacité à transformer les promesses de formation, d’employabilité et d’investissement privé en débouchés concrets, avant que la frustration ne se fixe durablement dans l’espace public.