Un test pour Yaoundé, un signal pour l’Afrique centrale

Le Cameroun entre dans une phase délicate. Le pays veut attirer des capitaux américains dans des secteurs qui comptent vraiment pour son économie réelle : énergie, mines, numérique, logistique et infrastructures. Mais l’enjeu n’est pas seulement d’annoncer des montants. Il s’agit surtout de transformer des intentions en chantiers, en emplois et en recettes durables pour les Camerounais et les entreprises locales. Cette séquence intervient alors que la croissance reste modérée, autour de 3,1 % en 2025 selon le FMI, après 3,5 % en 2024.

Le Cameroun n’est pas un marché périphérique en Afrique centrale. C’est la première économie de la CEMAC, l’espace monétaire et économique qui regroupe six pays d’Afrique centrale. Sa position de carrefour, entre littoral atlantique, hinterland et corridor régional, lui donne un poids particulier dans les stratégies d’implantation. Washington le sait aussi : dans ses documents sur le climat des affaires, les États-Unis rappellent régulièrement les atouts du pays, dont le bilinguisme, la place de Douala comme hub et la fonction de corridor vers les pays enclavés de la sous-région.

Des opportunités identifiées, pas encore des capitaux versés

À Yaoundé, les deux parties ont recensé environ 7 milliards de dollars d’opportunités d’investissement et de commerce lors du premier dialogue économique et commercial bilatéral. Ce montant donne une idée de l’appétit des groupes privés américains, mais il ne correspond pas à des fonds déjà débloqués. Les projets restent à des degrés divers de maturité, avec des étapes encore décisives à franchir : études techniques, négociations commerciales, financements, sécurisation foncière et amélioration du climat des affaires.

Le message est clair : Washington veut une relation plus commerciale avec Yaoundé. Le dialogue de 2026 vise à améliorer le climat des affaires, élargir les échanges dans les deux sens et ouvrir des pistes d’investissement privé. Cette orientation s’inscrit dans une diplomatie économique américaine plus assumée en Afrique, où l’accès aux ressources stratégiques et la compétition d’influence pèsent désormais autant que l’aide classique.

Le commerce bilatéral reste pourtant modeste au regard du potentiel affiché. Selon l’USTR, les échanges de biens et de services entre les États-Unis et le Cameroun ont totalisé 704,6 millions de dollars en 2025. Les services américains vers le Cameroun ont atteint 178 millions de dollars, tandis que le déficit commercial américain s’est établi à 118,1 millions de dollars la même année. Cela reste peu face à d’autres marchés africains comparables. En clair, le saut reste à faire.

Minerais, énergie, numérique : les secteurs les plus courtisés

Le dossier minier concentre une partie de l’attention. Dans le Centre, le projet de rutile et de terres rares de Minta avance avec un investissement annoncé à 500 millions de dollars. Dans l’Est, le gisement de cobalt-nickel-manganèse de Nkamouna fait l’objet de négociations avec une mise initiale estimée à 85 millions de dollars. Ces minerais critiques intéressent particulièrement les industriels américains parce qu’ils entrent dans les chaînes de valeur des batteries, de l’électronique et des technologies énergétiques.

L’énergie pèse encore plus lourd. Le barrage hydroélectrique de Grand Eweng, sur la Sanaga, est présenté comme un projet de 3,5 milliards de dollars pour une capacité de 1 040 mégawatts. Si ce chantier se concrétise, il pourrait renforcer l’offre électrique, réduire les tensions sur le réseau et soutenir l’industrie. Mais il pose aussi des questions classiques : financement de long terme, calendrier de réalisation, raccordement au réseau et retombées locales. Dans un pays où les besoins électriques restent élevés, le sujet touche directement la compétitivité des entreprises comme le quotidien des ménages.

Le numérique suit la même logique d’écosystème à construire. Cybastion annonce 75 millions de dollars pour un centre de données couplé à une centrale électrique dédiée à Douala. Azamra veut, de son côté, faciliter les investissements de la diaspora et les paiements numériques transfrontaliers. Ces annonces sont importantes, car elles montrent que le marché camerounais n’est plus vu seulement comme un espace de consommation, mais comme une base possible de services régionaux. Reste une condition : la connectivité, la cybersécurité, l’accès au financement et la stabilité réglementaire.

Les infrastructures et la logistique complètent le tableau. Des projets d’aéroport dans l’aire métropolitaine de Douala, d’équipements techniques et d’entrepôts à l’aéroport international de Douala sont évoqués, tout comme des programmes culturels à Yaoundé, Douala et Bamenda. Dans la foresterie, certains partenariats misent sur un approvisionnement durable en bois d’ébène. Cette diversité dit quelque chose d’important : les investisseurs américains regardent le Cameroun comme une plateforme régionale, pas seulement comme un marché national.

AGOA, réformes et concurrence entre partenaires

Le dossier commercial reste toutefois traversé par une friction politique. Le Cameroun n’est pas actuellement éligible à l’AGOA, le régime préférentiel américain pour l’Afrique subsaharienne. L’USTR le confirme sur sa page pays. Le Congrès américain a par ailleurs prolongé le programme, mais la question camerounaise reste distincte de cette prolongation. Le pays cherche donc à élargir sa relation économique avec Washington sans bénéficier, pour l’instant, de tous les avantages commerciaux du dispositif.

Dans le même temps, Yaoundé veut améliorer son image d’espace d’investissement. Les autorités camerounaises ont déjà mis en avant la ZLECAf, la zone de libre-échange continentale africaine, comme levier d’exportation et d’industrialisation. Le ministère du Commerce a même évoqué la création d’une agence de promotion des exportations pour mieux capter les débouchés continentaux. Le message adressé aux investisseurs étrangers est donc double : le Cameroun veut servir de porte d’entrée vers l’Afrique centrale et s’insérer davantage dans les chaînes régionales de valeur.

La portée continentale de cette séquence dépasse enfin le cas camerounais. Elle illustre une tendance plus large : les partenaires extérieurs ne parlent plus seulement d’aide, mais de minerais stratégiques, d’énergie, de données et de logistique. Pour l’Afrique centrale, la question devient celle du rapport de force. Qui finance ? Qui transforme sur place ? Qui capte la valeur ajoutée ? Et qui fixe les règles ? Au Cameroun, la réponse dépendra de la capacité de Yaoundé à imposer des projets bancables, des contenus locaux crédibles et un cadre réglementaire lisible. C’est là que se jouera, dans les mois à venir, la différence entre une vitrine diplomatique et un vrai basculement économique.