Un conflit foncier qui dépasse le périmètre d’une mine

À Tolagnaro, dans le sud-est de Madagascar, l’arrêt temporaire de QIT Madagascar Minerals, plus connue sous le nom de QMM, remet au premier plan une question simple : comment une activité minière stratégique peut-elle coexister avec des terres agricoles encore disputées, des familles qui réclament réparation et une circulation devenue, ces dernières semaines, un moyen de pression ? Le dossier touche à la fois l’emploi, la terre, l’eau et la crédibilité des décisions de justice.

QMM est la filiale de Rio Tinto installée près de Fort-Dauphin, dans la région d’Anosy. Elle exploite de l’ilménite, un minerai utilisé notamment pour fabriquer le dioxyde de titane, présent dans les peintures, les plastiques et plusieurs produits du quotidien. Le site est l’un des rares grands projets miniers du pays. Dans une île où le secteur extractif pèse lourd dans les attentes de recettes, chaque tension autour de Mandena déborde vite le seul cadre local.

Ce que dit la justice, ce que contestent les riverains

Le 18 février 2026, le tribunal de première instance de Fort-Dauphin a condamné QMM à verser 9,9 milliards d’ariary, soit près de 2 millions d’euros, à 27 familles d’agriculteurs, selon les informations recoupées par plusieurs médias et par Transparency International Initiative Madagascar. Le jugement concerne des champs et des rizières rendus inutilisables après la mise en place d’un barrage de rétention d’eau destiné aux besoins du site minier. La décision évoque aussi de fortes incidences sur les moyens de subsistance des propriétaires et l’absence de consultation locale lors de la construction de cette infrastructure.

Le même dossier a connu un nouvel épisode début août. Le 4 août 2026, la Cour suprême malgache a rejeté le recours de l’entreprise, toujours selon Transparency International Initiative Madagascar, qui suit le contentieux de près. L’ONG a alors dénoncé le décalage entre une décision de justice devenue exécutoire et la situation de familles qui, disent-elles, attendent toujours le paiement effectif des sommes dues. Rio Tinto, de son côté, affirme sur sa page consacrée à QMM rester engagé dans le dialogue et rappeler que les opérations ne reprendront qu’une fois la sécurité des personnes et la libre circulation garanties.

Le point de blocage ne date pas d’hier. QMM reconnaît elle-même que des tensions autour de l’eau, des infrastructures et de l’accès au site ont déjà perturbé ses activités. Le groupe note aussi qu’après les épisodes de 2022, il a dû revoir sa gestion hydrique et renforcer certains dispositifs. Mais pour les riverains, le cœur du problème reste plus large : les revenus agricoles perdus, la lenteur des compensations et la sensation d’un rapport de force trop favorable à la grande entreprise.

Pourquoi Mandena concentre autant de tensions

Mandena n’est pas seulement un site industriel. C’est un espace où se croisent des intérêts très différents. D’un côté, une entreprise qui exporte un minerai stratégique, emploie des salariés, mobilise des prestataires et promet des retombées locales. De l’autre, des communautés rurales qui vivent de la terre, de la riziculture et des activités de proximité, donc d’une économie très sensible aux inondations, aux restrictions d’accès et aux perturbations environnementales. Dans ce type de conflit, la perte de surface cultivable ne se mesure pas seulement en hectares. Elle se traduit en récoltes manquées, en dépenses supplémentaires et en fragilisation de ménages déjà exposés.

Le site de QMM se trouve aussi dans une région où les relations entre mines et populations ont souvent été marquées par des attentes fortes. Depuis 2023, Rio Tinto indique avoir prolongé son partenariat fiscal avec l’État malgache et renforcé sa contribution communautaire, avec 4 millions de dollars par an sur 25 ans, dont une partie destinée à la région. Sur le papier, l’équation doit lier production, recettes publiques et développement local. Dans la pratique, le conflit de Tolagnaro montre qu’un cadre financier ne suffit pas à éteindre une contestation si les questions de terre, d’eau et d’indemnisation restent ouvertes.

La suspension annoncée le 27 août 2026 s’inscrit dans cette logique. Après plusieurs blocages de la route d’accès au site pendant trois semaines, QMM a choisi de stopper ses opérations minières, en maintenant seulement les services essentiels liés à la sécurité et à la protection des installations. Les médias malgaches qui ont suivi l’affaire indiquent qu’un troisième blocage est intervenu le 27 août, près de Tolagnaro, et que les habitants d’Andranokana réclamaient le règlement d’indemnisations liées à des terres agricoles affectées par les infrastructures de la mine.

Pour les salariés, les sous-traitants et l’écosystème économique local, chaque arrêt pèse immédiatement. Pour les agriculteurs, en revanche, la suspension n’efface pas le dommage initial. Elle ouvre surtout une fenêtre de négociation plus visible. C’est là que l’enjeu devient politique : si le tribunal tranche et que l’exécution tarde, la confiance dans la chaîne judiciaire se fragilise, tout comme la crédibilité des mécanismes de médiation.

Un dossier malgache, mais une portée régionale

Madagascar est membre de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, et sa capitale est Antananarivo. Dans cette zone, où les États cherchent à attirer des investissements miniers, énergétiques et logistiques, le cas QMM sert de test. Il montre que l’attractivité minière ne se résume pas à la qualité du sous-sol. Elle dépend aussi de la qualité du dialogue social, de l’application des décisions de justice et de la gestion de l’environnement.

Le 46e sommet ordinaire de la SADC, tenu à la mi-août 2026, a justement rappelé l’importance de la gouvernance, de la responsabilité publique et de la participation citoyenne dans la trajectoire malgache. Dans ce contexte, l’affaire QMM dépasse le seul cadre d’un litige entre une société minière et des riverains. Elle interroge la capacité des institutions à protéger à la fois l’investissement, les terres cultivées et les droits des communautés. C’est ce point d’équilibre, et non le seul volume de minerai exporté, qui dira si Mandena reste un symbole d’extraction ou devient un cas de gouvernance apaisée.