Au Soudan, rouvrir une école vaut parfois plus qu’un simple retour en classe

Quand une guerre dure des années, la première victime n’est pas seulement la sécurité. C’est aussi le temps des enfants. Au Soudan, des millions de Soudanais ont vu disparaître l’école de leur quotidien, remplacée par l’exil, l’attente et, trop souvent, l’occupation des bâtiments scolaires par des familles déplacées. Dans un pays où la guerre a déplacé des millions de personnes, remettre l’éducation debout revient déjà à reconstruire un morceau de normalité.

Cette urgence s’inscrit dans un environnement national encore très instable. Depuis avril 2023, le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a désorganisé les services publics, vidé des quartiers entiers et fragilisé les systèmes de santé, d’eau et d’enseignement. À l’échelle régionale, le Soudan reste au cœur des efforts de médiation de l’Union africaine et de l’IGAD, l’organisation est-africaine chargée de faciliter les crises dans la Corne de l’Afrique. Cette diplomatie compte, car l’école ne peut rouvrir durablement sans cadre sécuritaire ni continuité administrative.

Un financement de 22 millions de dollars, mais un besoin bien plus vaste

Le 24 août 2026, Education Cannot Wait a annoncé un programme triennal de 22 millions de dollars pour le Soudan. L’objectif est d’aider près de 200 000 enfants et adolescents à retrouver des espaces d’apprentissage sûrs dans les États du Darfour occidental, du Kordofan du Sud et du Gedaref. Le dispositif prévoit aussi des appuis psychosociaux, la formation des enseignants, du matériel pédagogique et des mesures spécifiques pour les filles et les enfants en situation de handicap.

Le ciblage n’est pas anodin. Ces trois États concentrent une partie des déplacements, des ruptures de services et des fermetures d’écoles les plus lourdes. Le programme a aussi une logique locale assumée : près de 48 % du budget doit passer par des partenaires nationaux et locaux. Dans un pays éclaté par la guerre, cette approche réduit la dépendance aux seules structures internationales et soutient des acteurs soudanais déjà présents sur le terrain.

Mais l’échelle du problème dépasse largement ce financement. Selon l’UNICEF, environ 8 millions d’enfants sont aujourd’hui hors de l’école au Soudan. Dans le Darfour, plus de 3 millions d’enfants d’âge scolaire seraient concernés à eux seuls. L’agence onusienne estime aussi que près de la moitié des bâtiments scolaires ne fonctionnent plus comme salles de classe, beaucoup ayant été endommagés ou réquisitionnés comme abris temporaires.

Des écoles fermées, des enfants déplacés, des familles sous pression

Le tableau humanitaire explique pourquoi la reprise scolaire reste si lente. L’Organisation mondiale de la santé estimait en 2026 que 33,7 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire et que 11,5 millions de personnes avaient été déplacées de force, à l’intérieur du pays ou au-delà des frontières. L’UNICEF confirmait de son côté que le conflit, les déplacements et l’effondrement des services essentiels continuaient de nourrir une crise multidimensionnelle.

Dans les zones les plus touchées, l’école devient un espace disputé. Des établissements servent de refuge à des familles déplacées. D’autres restent fermés faute de sécurité, d’enseignants disponibles ou de moyens pour remettre les salles en état. Le résultat est concret : les enfants perdent le rythme scolaire, mais aussi le cadre de protection que représente l’école. Pour les filles, le risque augmente encore, avec davantage d’exposition au mariage précoce et aux violences liées au déplacement. Pour les enfants handicapés, la distance, l’insécurité et l’absence d’aménagements creusent un peu plus l’exclusion.

Save the Children estime que les enfants soudanais ont déjà perdu près de 500 jours d’apprentissage depuis le début de la guerre, soit l’une des plus longues fermetures d’écoles au monde. Cette durée pèse sur toute une génération. Elle fragilise les acquis de base, ralentit le retour en classe et menace à terme la formation des enseignants, la mobilité sociale et la reprise économique. Autrement dit, la guerre ne casse pas seulement les bâtiments ; elle casse aussi la chaîne de transmission des compétences.

Pourquoi l’école devient un enjeu de reconstruction nationale

Dans le discours humanitaire, l’éducation est souvent présentée comme un “retour à la normalité”. Au Soudan, elle est davantage que cela. C’est un outil de protection, un marqueur de présence de l’État et un point d’appui pour la reconstruction future. Les espaces d’apprentissage sécurisés, les leçons de rattrapage et le soutien psychosocial ne servent pas seulement à combler des semaines perdues. Ils limitent aussi les ruptures définitives de parcours, surtout dans les familles déplacées qui hésitent entre reprendre l’école ou survivre au jour le jour.

Le défi est aussi budgétaire. Le programme lancé cette semaine par Education Cannot Wait n’est qu’un apport de départ. Son coût total est estimé à 39 millions de dollars, ce qui montre l’ampleur du financement encore à mobiliser. À l’échelle de l’aide humanitaire, l’UNICEF indiquait déjà en juin 2026 avoir mobilisé 351 millions de dollars sur son appel de fonds, tout en laissant apparaître un déficit de financement important. Le Soudan reste donc dans une économie de crise où chaque reprise de cours dépend de budgets instables et de couloirs d’accès sécurisés.

La portée continentale du dossier dépasse enfin les murs de Khartoum. Le Soudan, ancré dans la géographie politique de l’Afrique du Nord et lié aux dynamiques de la Corne de l’Afrique, sert aussi de test pour la coopération entre l’Union africaine, l’IGAD et les agences onusiennes. Si l’éducation tient dans les zones de retour, cela peut soutenir la réinstallation des familles, le redémarrage des services publics et, à terme, la stabilisation sociale. Si elle s’effondre, le pays risque d’entrer dans une génération durablement privée d’école, avec des effets qui se feront sentir bien au-delà de ses frontières.