Dans un paysage dominé par les drames du quotidien, un bunker change la focale
À Nairobi, la fiction ne manque pas de sujets. Les tensions politiques, la pression économique et la place écrasante de la ville dans la vie nationale fournissent déjà assez de matière. Pourtant, une série kenyane a choisi un détour inattendu : enfermer huit personnages dans un bunker pour parler du pays, de ses fractures, mais aussi de sa capacité à faire communauté. Cette approche raconte quelque chose de plus large que son intrigue : au Kenya, la télévision commence à s’autoriser d’autres genres, avec des histoires qui ne se contentent plus de reproduire le réel, mais le déplacent pour mieux l’interroger.
Le cadre compte. Le Kenya a une industrie audiovisuelle structurée par la Kenya Film Commission, chargée de conseiller l’État, de promouvoir les films locaux et de faire du pays une destination de tournage. Dans le même temps, les règles encadrant la distribution des films et des séries ont été précisées en 2024, signe qu’un marché plus organisé se met en place autour des plateformes, du cinéma et des œuvres diffusées en ligne. Dans ce contexte, une production de science-fiction ne relève pas seulement de l’exception artistique. Elle teste aussi la place que le Kenya veut donner à ses récits dans une économie culturelle régionale de plus en plus concurrentielle, en Afrique de l’Est comme sur les plateformes panafricaines.
Une série de science-fiction pour parler du Kenya d’aujourd’hui
La série Subterranea est annoncée comme la première série de science-fiction kényane portée par Showmax. Selon la présentation officielle de la plateforme, elle compte huit épisodes et suit huit participants à une expérience psychologique placés dans un bunker souterrain. Le scénario joue sur un double vertige : les personnages croient d’abord assister à l’effondrement du monde à l’extérieur, avant de comprendre qu’ils sont au cœur d’un dispositif expérimental. La série a été lancée le 26 septembre 2024.
Derrière le projet, le réalisateur et producteur Likarion Wainaina revendique un geste de rupture. Il rattache cette fiction à une culture audiovisuelle kenyane longtemps dominée, selon lui, par les drames familiaux et les comédies familiales. Son idée n’est pas de produire une science-fiction d’évasion, mais une œuvre qui s’appuie sur des situations familières au public kényan. L’équipe parle d’un récit centré sur des personnages ancrés dans des réalités sociales concrètes, afin que le spectateur reconnaisse des tensions très présentes dans la société. La science-fiction sert ici de cadre, pas de fuite.
Les thèmes évoqués dans la série sont sensibles : dérives sectaires, avortement, dépression, addictions. Ces sujets restent souvent peu visibles à l’écran en Afrique de l’Est, où les productions télévisées privilégient encore des formats plus consensuels. En les plaçant dans un espace fermé, la série oblige ses protagonistes à se confronter les uns aux autres, mais aussi à ce qu’ils cachent. Ce choix scénaristique dit beaucoup d’une société où des réalités psychologiques et morales sont bien présentes, sans toujours trouver de place dans l’espace public. Le bunker devient alors un miroir de la ville, puis du pays tout entier.
Un miroir des tensions sociales, entre pression urbaine et solidarité fragile
Le décor de la série résonne avec le Kenya de 2024. Cette année-là, Nairobi a aussi été le théâtre d’une mobilisation sociale d’ampleur autour du projet de loi de finances, portée en grande partie par des jeunes Kényans de la génération Z. Les manifestations ont mis au centre du débat public la colère contre les taxes, la vie chère et la distance entre gouvernants et gouvernés. Elles ont également rappelé le rôle politique de la capitale, où se concentrent institutions, médias, administration et symboles du pouvoir. Dans ce climat, une fiction sur l’enfermement, la peur et la coopération entre inconnus prend une portée particulière.
La série fait aussi écho à une transformation plus lente : l’urbanisation et la recomposition des liens sociaux. Le Kenya, comme beaucoup de pays d’Afrique de l’Est, voit grandir ses villes et se fragiliser certaines solidarités de proximité. Likarion Wainaina lie d’ailleurs l’idée du bunker à cette question : que reste-t-il de la communauté quand la pression monte, quand les différences d’âge, d’origine, de religion ou de trajectoire se croisent dans un espace contraint ? Le scénario répond par une hypothèse simple : la survie passe par l’entraide. Ce n’est pas un slogan. C’est un test social mis en scène épisode après épisode.
Ce message touche un point sensible du paysage kényan. D’un côté, la créativité locale gagne en ambition. De l’autre, les financements, la prise de risque et la diversité des genres restent des obstacles réels. Wainaina a rappelé que le projet devait composer avec des contraintes budgétaires, ce qui éclaire aussi la fragilité d’un secteur qui cherche encore ses modèles de production. Dans le même temps, la présence d’acteurs reconnus, de talents venus du théâtre, du cinéma ou d’autres séries kényanes, montre qu’un écosystème existe déjà. La série ne sort pas de nulle part : elle s’inscrit dans une industrie qui commence à se penser comme industrie, pas seulement comme succession de projets isolés.
Au-delà du Kenya, une étape pour la fiction africaine
L’enjeu dépasse Nairobi. Sur le continent, la science-fiction africaine progresse par séquences, souvent à travers le cinéma, parfois via les plateformes, rarement encore sous la forme d’une série de grande visibilité tournée vers un large public local. Le cas kényan est intéressant parce qu’il montre un passage : celui d’une industrie qui ne se contente plus d’exporter des drames sociaux ou des comédies romantiques, mais ose traiter la psychologie, le futur, la technologie et les tensions collectives avec ses propres codes. Cela compte pour l’Afrique de l’Est, mais aussi pour l’espace panafricain où les plateformes redessinent les habitudes de consommation.
La portée continentale tient enfin à un changement de regard. Une fiction comme Subterranea rappelle que les récits africains peuvent parler de confinement, de peur, de santé mentale, de religion ou de violence sociale sans se laisser enfermer dans des clichés. Elle montre aussi qu’un pays comme le Kenya, avec Nairobi comme centre de gravité culturel et économique, peut être laboratoire de genres encore peu exploités. La question à suivre n’est donc pas seulement celle du succès de la série. C’est celle du prochain pas : quel autre genre, quel autre imaginaire, quel autre type de personnage la création kényane osera-t-elle mettre au premier plan ?