Une mémoire locale, un problème national
À Kasika, dans le territoire de Mwenga, la commémoration ne relève pas seulement du souvenir. Elle dit aussi l’état d’un pays où les victimes attendent encore une réponse judiciaire à la hauteur des crimes subis. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les habitants du Sud-Kivu vivent toujours avec cette tension : se rappeler, oui, mais sans voir venir la justice.
Cette attente pèse d’autant plus lourd que l’Est congolais reste instable. L’ONU indique encore, en 2026, que les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri concentrent l’essentiel des déplacements forcés en RDC, avec des millions de personnes déracinées. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estime à 6,9 millions le nombre de déplacés internes dans le pays, dont plus de 5 millions dans ces provinces orientales.
Kasika, Kilungutwe et Kalama : des crimes documentés
Les 23 et 24 août 1998, les localités de Kasika, Kilungutwe et Kalama ont été frappées par des violences d’une extrême brutalité. Le rapport Mapping des Nations unies, publié en 2010, documente ce massacre parmi les violations les plus graves commises en RDC entre 1993 et 2003. Il attribue les tueries à des militaires de l’ANC/APR et évoque plus d’un millier de civils tués, ainsi que des viols, des tortures, des mutilations et l’incendie de nombreuses habitations.
Le document onusien précise aussi que le massacre a été présenté comme une représaille après une embuscade meurtrière survenue la veille. Cette chronologie éclaire la logique de guerre qui a transformé des villages en cibles. Elle rappelle surtout que les attaques contre les civils n’étaient ni accidentelles ni isolées.
Dans la mémoire locale, le nom de Kasika renvoie également au mwami François Mubeza et à plusieurs religieux tués lors des événements. Ces éléments, déjà relevés dans le rapport Mapping, donnent à la tragédie une portée sociale et coutumière très forte. À Mwenga, l’attaque a brisé des familles, mais aussi un ordre communautaire.
Le calendrier parle, lui, de persistance. Vingt-huit ans après les faits, le 24 août 2026, Denis Mukwege a de nouveau réclamé vérité, justice, réparations et garanties de non-répétition pour les victimes. Cette prise de parole s’inscrit dans une ligne constante : le gynécologue de Bukavu lie depuis des années Kasika à l’ensemble des violences commises dans l’Est congolais.
Pourquoi l’impunité reste au centre du débat
Le cœur du message de Denis Mukwege est simple : sans procès, la commémoration devient incomplète. Il plaide pour que Kinshasa et les partenaires internationaux rouvrent sérieusement le dossier des crimes documentés par le rapport Mapping et qu’ils mettent en place un mécanisme judiciaire crédible. Selon les prises de position relayées ces dernières semaines, il défend l’idée d’une juridiction spéciale, de chambres mixtes ou d’un dispositif internationalisé au sein de la justice congolaise.
Cette exigence vise plusieurs niveaux de responsabilité. Elle concerne les auteurs directs, mais aussi les commanditaires présumés, qu’ils soient militaires, membres de groupes armés ou responsables politiques. Dans cette lecture, la question n’est pas seulement morale. Elle est institutionnelle. Tant que l’impunité domine, les victimes gardent le sentiment que l’État protège mieux les récits de guerre que les droits des civils.
Le sujet dépasse largement Kasika. En juin 2026, l’ONU signalait encore des combats et des inquiétudes renouvelées au Sud-Kivu, tout en parlant d’un appui à la mise en œuvre d’un cessez-le-feu dans les Kivu. Dans le même temps, MONUSCO continuait d’évoluer après son retrait du Sud-Kivu, décidé en 2024, tandis que l’est du pays restait sous pression sécuritaire. Cette séquence montre une réalité connue des Congolais : le paysage des groupes armés change, mais les civils restent exposés.
Ce que Kasika dit encore à la RDC et à l’Afrique centrale
Kasika n’est pas un dossier du passé. C’est un test pour la justice congolaise, pour la crédibilité des réformes et pour la capacité de l’État à traiter les crimes de masse autrement que par des hommages annuels. En RDC, la justice transitionnelle est souvent invoquée, mais rarement dotée des moyens politiques et financiers nécessaires. Les discussions sur les réparations, la création de fonds dédiés ou la mise en place de mécanismes spécialisés restent fragiles face au poids des crises sécuritaires et budgétaires.
Pour les victimes, l’enjeu est concret. Il s’agit d’obtenir des noms, des dates, des responsabilités, puis une réparation réelle. Pour les familles, cela veut dire sortir du silence imposé par le temps. Pour les communautés de Mwenga et du Sud-Kivu, cela signifie aussi que la mémoire coutumière, religieuse et civile soit reconnue comme une partie légitime du récit national.
À l’échelle régionale, Kasika renvoie enfin à une question que l’Afrique centrale connaît trop bien : comment construire une paix durable sans réponse aux crimes de guerre, sans enquête sérieuse et sans protection des civils ? Tant que cette réponse n’existe pas, le Sud-Kivu restera un point de vigilance. Et la RDC continuera de porter, dans ses provinces de l’Est, le poids d’une histoire qui refuse de se refermer.