Quand l’avenir passe par Lagos

Dans l’imaginaire populaire, Nollywood reste souvent associé aux drames familiaux, aux mélodrames urbains et aux histoires qui vont vite. Pourtant, une autre veine se construit à bas bruit au Nigeria, à Lagos surtout : des récits qui puisent dans les mythologies yoruba, les technologies numériques et les futurs possibles. Ce mouvement ne remplace pas le grand cinéma nigérian. Il l’élargit. Et il dit quelque chose d’important sur la place que le Nigeria veut prendre dans la fabrique des imaginaires africains.

Le sujet dépasse la simple curiosité de genre. Dans un pays où l’industrie cinématographique produit, selon le ministère fédéral de l’Art, de la Culture et de la Créativité, plus de 2 500 films par an, l’enjeu n’est plus seulement de tourner beaucoup. Il faut aussi inventer de nouveaux récits, trouver de nouveaux outils et toucher de nouveaux publics. Lagos, capitale économique, concentre cette tension entre volume, innovation et accès au marché. Abuja, elle, pousse désormais le secteur comme levier de croissance, d’emplois et de rayonnement.

Un genre encore marginal, mais déjà structurant

La science-fiction reste marginale dans le long métrage nigérian. Le premier film de ce type souvent cité dans Nollywood est Ratnik, sorti en 2020 et situé dans un Lagos post-apocalyptique. Cette rareté n’est pas anodine. Elle tient à l’histoire économique du secteur : production rapide, budgets serrés, circulation longtemps dominée par la vidéo puis par les plateformes numériques. Pendant des années, le drame a été le choix le plus rentable. Il demandait moins d’effets spéciaux, moins de postproduction et moins de risques financiers.

Mais le numérique a déplacé les frontières. UNESCO souligne que l’industrie nigériane a grandi avec un modèle de production rapide et peu coûteux, puis avec l’arrivée des plateformes de streaming, qui ont ouvert la porte à des contenus mieux financés et plus diversifiés. Ce changement a donné de l’oxygène aux cinéastes qui veulent sortir des schémas répétitifs. Il a aussi rendu crédible, pour de jeunes équipes, l’idée de tourner autrement, parfois avec un téléphone, des logiciels gratuits et beaucoup d’ingéniosité.

Ce glissement a une portée culturelle nette. Il permet à des cinéastes nigérians de raconter l’avenir à partir de leurs propres références, sans attendre qu’un autre marché valide leurs images. C’est là que s’inscrit l’afrofuturisme, ou plutôt, pour reprendre la terminologie défendue par Nnedi Okorafor, l’Africanfuturism : une science-fiction ancrée dans la culture, l’histoire, la mythologie et le point de vue africains, sans centrer l’Occident. Dans plusieurs travaux universitaires récents, cette distinction est désormais bien établie.

Des récits nourris par les mythes, les écrans et les outils d’IA

C’est dans cet espace que s’inscrivent des courts métrages comme Ogun Ola: the war is coming, où un jeune homme est lié à une divinité yoruba et à des pouvoirs qui le dépassent. Le ressort est classique pour la science-fiction, mais le cadre est profondément local. On y retrouve des références culturelles africaines, des préoccupations de jeunesse, et une volonté affichée de produire des super-héros qui ne soient ni importés ni calqués. Ce n’est pas une simple imitation de Hollywood. C’est une réécriture du merveilleux à partir du Nigeria.

Cette ambition rencontre aujourd’hui un second moteur : l’intelligence artificielle. Au Nigeria, plusieurs créateurs y voient un moyen de compenser, au moins en partie, l’écart entre les rêves narratifs et les moyens disponibles. L’argument est simple : l’IA peut accélérer certaines étapes de préproduction, d’animation, de montage ou d’effets visuels. Elle peut aussi ouvrir la porte à des films plus ambitieux pour des équipes légères. Cette promesse n’efface pas les limites techniques ni les questions de droits d’auteur, mais elle change la donne pour les studios indépendants.

Le Nigeria a déjà un rendez-vous pour tester ce virage. Le site officiel du Naija AI Film Festival annonce une édition 2026 à Lagos les 19 et 20 septembre, après une première édition tenue en 2025. Le festival accepte des films de fiction et des œuvres documentaires utilisant l’IA à n’importe quelle étape de fabrication, du scénario aux voix, en passant par les effets spéciaux. C’est un signal fort. La question n’est plus de savoir si les créateurs africains utiliseront ces outils. Elle est de savoir comment ils les adapteront à leurs récits, à leurs langues et à leurs publics.

Ce que cela change pour le Nigeria, et au-delà

Pour les cinéastes, le bénéfice est évident : plus de latitude visuelle, plus de liberté formelle, et la possibilité d’explorer des mondes longtemps jugés trop coûteux. Pour les producteurs, l’enjeu est plus concret encore : si l’IA réduit certaines dépenses, elle peut rendre finançables des projets qui ne l’étaient pas hier. Pour les jeunes spectateurs urbains, notamment à Lagos et dans les autres grandes villes, cela ouvre une offre plus proche de leurs usages numériques et de leurs références culturelles. Dans les zones moins équipées, le défi reste l’accès aux écrans, à la bande passante et à une distribution qui ne se limite pas aux cercles déjà connectés.

Mais l’enjeu est aussi politique au sens large. Le gouvernement fédéral présente la filière comme un pilier de la créativité nationale et un secteur capable de contribuer davantage aux recettes publiques. Cette orientation s’inscrit dans une stratégie plus vaste de montée en gamme des industries culturelles, avec des accords de coproduction et des dispositifs de financement. Pour Abuja, l’ambition est économique. Pour les créateurs, elle doit aussi être artistique. Sans cela, le secteur risque de rester prisonnier d’une logique de volume au détriment de l’innovation.

À l’échelle ouest-africaine, le sujet dépasse le Nigeria. La CEDEAO ne pilote pas une politique commune du cinéma, mais les circulations d’artistes, de plateformes et de publics sont déjà régionales. Ce qui se joue à Lagos peut donc infuser à Accra, Abidjan, Dakar ou Nairobi, même si les traditions de production diffèrent. Le Nigeria, par sa taille, son marché et la force de Nollywood, sert souvent de laboratoire. Si les récits afro-futuristes y gagnent en visibilité, ils peuvent aider tout le continent à imposer ses propres futurs dans un espace mondial encore dominé par des imaginaires venus d’ailleurs.

La prochaine étape sera donc à surveiller à partir de septembre 2026, lorsque Lagos accueillera de nouveau le Naija AI Film Festival. Au-delà des prix et des projections, c’est la maturation d’un écosystème qu’il faudra observer : quels films seront retenus, quels outils seront utilisés, quels récits seront jugés exportables, et quelle place sera laissée aux langues, aux mythes et aux publics africains. C’est là que se décidera, en partie, le futur de cette science-fiction née au croisement du téléphone, du studio léger et de l’imaginaire nigérian.