Le vent du golfe de Suez devient un calcul industriel

En Égypte, la transition électrique n’est plus seulement un discours stratégique. Elle se lit désormais dans des contrats de long terme, des tarifs précis et des chantiers qui avancent sur des sites déjà marqués par trente ans d’expérience éolienne. À Zafarana, sur la côte de la mer Rouge, un nouveau projet de 869 MW doit s’ajouter à un paysage énergétique où l’État cherche à sécuriser l’alimentation du réseau tout en réduisant la pression du gaz sur la production d’électricité.

Ce basculement s’inscrit dans une trajectoire nationale plus large. Le Caire veut porter la part des énergies renouvelables à 45 % du mix électrique d’ici 2028, selon des communications officielles récentes reprises par la présidence et le ministère de l’Électricité. En parallèle, l’Égypte consolide un rôle régional de plateforme énergétique en Afrique du Nord, à la croisée des investissements du Golfe, de l’Europe et des industriels du secteur.

Un contrat de 20 ans, un prix bas, et un signal envoyé au marché

Fin juillet 2026, l’Egyptian Electricity Transmission Company a signé avec Voltalia un contrat d’achat d’électricité pour le futur parc éolien de Zafarana. D’après les informations publiées par Asharq Business et reprises par plusieurs relais spécialisés, l’électricité sera achetée pendant 20 ans au tarif de 2,4 cents par kilowattheure, soit 24 dollars par mégawattheure. Le projet avait été approuvé par le gouvernement égyptien en juin 2026.

Le montage économique est ambitieux. L’investissement est estimé à environ 800 millions de dollars. La mise en service commerciale est annoncée pour 2028. À cette échéance, le parc viendra renforcer une zone déjà stratégique pour l’éolien égyptien, où les vents constants du golfe de Suez ont fait de la façade orientale du pays l’un des principaux couloirs de production renouvelable du continent.

Voltalia n’entre pas dans un terrain vierge. Le groupe avait déjà signé en 2024 un accord avec le ministère égyptien de l’Électricité pour le repowering des parcs de Zafarana, avec une solution hybride combinant éolien et solaire pour une capacité totale de 3 GW, dont une première étape visée en 2028. Ce repowering consiste à remplacer ou moderniser des installations anciennes pour produire davantage sur le même foncier, avec de meilleurs rendements techniques.

Pourquoi l’Égypte accélère maintenant

Le contexte explique l’empressement. Le système électrique égyptien reste fortement adossé au gaz naturel. Or la production domestique a été sous tension ces dernières années, ce qui a poussé Le Caire à renforcer ses achats de combustibles et à mieux piloter les pointes de consommation. En juin 2026, les ministères de l’Électricité et du Pétrole ont d’ailleurs présenté un plan conjoint pour sécuriser l’approvisionnement pendant l’été, période de demande maximale.

Dans ce cadre, le solaire et l’éolien ont un avantage clair : ils n’exigent pas de carburant pour produire. C’est l’un des points de bascule de la politique énergétique égyptienne. Le pays ne cherche pas seulement à verdir son image. Il veut réduire son exposition aux coûts volatils des importations de combustibles, stabiliser le réseau et dégager des marges pour l’industrie et les ménages urbains, souvent les premiers touchés quand la demande dépasse l’offre disponible.

Le projet de Zafarana arrive aussi au moment où d’autres grands chantiers confirment cette dynamique. Scatec a annoncé en février 2026 la mise en service commerciale de la première phase d’Obelisk, un complexe solaire de 1,1 GW couplé à 100 MW/200 MWh de batteries. De son côté, ACWA Power développe un projet éolien de 1,1 GW à Ras Ghareb, également sur la mer Rouge. Ensemble, ces opérations montrent que l’Égypte ne se contente plus de tester les renouvelables : elle les industrialise à grande échelle.

Ce que change un prix à 24 dollars le mégawattheure

Le tarif annoncé pour Zafarana compte autant que la puissance installée. À 24 dollars le mégawattheure, le projet entre dans une zone de compétitivité qui rend les renouvelables plus faciles à financer, surtout dans un contexte où les investisseurs regardent de près les garanties de rachat, la stabilité réglementaire et la qualité du réseau de transport. Ce n’est pas un simple chiffre commercial. C’est un indicateur de maturité du marché égyptien.

Pour l’État, l’intérêt est double. D’un côté, il sécurise des capacités nouvelles sans alourdir la facture en combustible. De l’autre, il envoie un message aux industriels et aux bailleurs : les grands projets renouvelables peuvent trouver en Égypte un cadre contractuel lisible. Pour les consommateurs, l’effet n’est pas immédiat sur les factures. Mais, à moyen terme, une production plus diversifiée peut limiter les tensions sur le réseau et réduire la dépendance aux importations énergétiques qui pèsent sur les finances publiques.

Pour les territoires, l’impact est plus nuancé. Les retombées les plus visibles se concentrent souvent près des sites industriels, des ports de service et des axes logistiques. Dans le cas de la mer Rouge, les bénéfices passent par l’emploi pendant la construction, les contrats de maintenance et les infrastructures de raccordement. En revanche, les zones rurales et les petites localités hors réseau direct ne voient pas automatiquement un gain équivalent. C’est l’un des écarts classiques des grands projets énergétiques : la capacité nationale augmente vite, mais la redistribution locale dépend du raccordement et de la gouvernance du chantier.

Une portée qui dépasse l’Égypte

À l’échelle africaine, l’affaire Zafarana illustre une tendance utile à observer. Les États du continent ne négocient plus seulement des kilowatts. Ils négocient des modèles : contrats longs, stockage, hybridation solaire-éolien, participation d’acteurs publics et privés, et intégration au réseau national. L’Égypte, avec ses grands projets récents, montre qu’un marché peut basculer vers des montages plus structurés sans attendre une révolution institutionnelle totale.

Cette dynamique résonne aussi au niveau régional. L’Afrique du Nord cherche à mieux relier ses politiques énergétiques aux objectifs climatiques, mais aussi aux besoins de compétitivité industrielle. Pour Le Caire, la question n’est plus seulement de produire davantage. Il faut aussi intégrer ces nouvelles capacités, renforcer la stabilité du réseau et préparer l’étape suivante : davantage de stockage, davantage de flexibilités et, sans doute, davantage d’échanges électriques dans l’espace africain et méditerranéen. C’est là que se jouera la vraie portée du dossier.