À Accra, un débat qui dépasse la simple durée d’un mandat

Au Ghana, la réforme constitutionnelle n’est pas un exercice abstrait réservé aux juristes. Elle touche à la façon dont un pouvoir se construit, puis rend des comptes, dans une démocratie souvent citée comme l’une des plus stables d’Afrique de l’Ouest. Le cœur du débat est simple : faut-il laisser davantage de temps à un président pour gouverner, ou garder le rythme serré d’un mandat de quatre ans qui oblige à agir vite ?

La question est d’autant plus sensible que le pays est engagé dans une nouvelle séquence politique sous John Dramani Mahama, réélu à la fin de 2024 puis installé à la présidence en janvier 2025. Dans le même temps, la Constitution de 1992 fixe aujourd’hui l’âge minimum de candidature à la présidence à 40 ans. Le projet porté par le chantier de révision évoque, lui, un seuil plus bas, autour de 35 ans, signe d’une volonté d’ouvrir davantage l’accès aux plus jeunes générations.

Une révision relancée après des années d’attente

Le chantier constitutionnel n’est pas né hier. Au Ghana, les réflexions sur la révision de la loi fondamentale remontent à plus d’une décennie. La commission créée en 2010 avait déjà alimenté un long travail de consultation, avant que plusieurs recommandations ne restent sans suite. En 2025, un nouveau comité a repris le dossier et a reçu plus de 600 contributions de citoyens, d’organisations et d’institutions, preuve d’un intérêt réel du pays pour la réforme de ses règles politiques.

Le 22 décembre 2025, le comité a remis son rapport final au président. La proposition la plus commentée a été l’allongement du mandat présidentiel de quatre à cinq ans, sans ouverture d’un troisième mandat. D’autres pistes ont concerné l’organisation de l’État, les équilibres entre institutions et, surtout, la place du politique dans un système souvent jugé trop centré sur l’exécutif.

Le calendrier reste lourd. Les textes devront être finalisés, puis examinés par les autorités compétentes. Les dispositions qui touchent à la Constitution devront ensuite passer par un référendum. La commission électorale ghanéenne rappelle d’ailleurs que le référendum est bien l’outil prévu pour approuver ou rejeter un amendement constitutionnel. Le vote pourrait être organisé en même temps que les élections locales de 2027, selon le calendrier évoqué par les autorités et la presse ghanéenne.

Pourquoi cinq ans ? Pourquoi 35 ans ?

Les partisans de la réforme avancent un argument de gouvernance. Quatre ans, disent-ils, laissent peu de temps entre la prise de fonction, la mise en route des programmes, les réajustements budgétaires et la nouvelle campagne. Un mandat de cinq ans donnerait plus d’espace pour conduire des réformes, surtout dans un pays où les chantiers économiques, industriels et budgétaires demandent de la continuité. C’est aussi la lecture assumée par plusieurs membres du débat public ghanéen, qui y voient une manière de réduire la course permanente à la réélection.

Mais le dossier suscite aussi des réserves. Des voix de la société civile estiment que le vrai sujet n’est pas la longueur du mandat, mais la qualité de la dépense publique, la discipline budgétaire et la reddition des comptes. Franklin Cudjoe, du think tank Imani Africa, a résumé cette critique en parlant d’“occasion manquée” : selon lui, le pays aurait davantage besoin de réformes sur l’argent public que d’un simple ajustement du calendrier électoral. Cette lecture renvoie à une tension classique dans les révisions constitutionnelles africaines : moderniser l’État, oui, mais sans diluer le contrôle citoyen.

La question de l’âge, elle, est plus symbolique qu’il n’y paraît. Abaisser le seuil à 35 ans ouvrirait la porte à une génération de responsables plus jeunes, dans un pays où la moyenne d’âge est basse et où les électeurs urbains, très présents à Accra et dans les grandes villes, demandent souvent des visages neufs. Pourtant, le sujet ne se limite pas à la jeunesse. Il interroge aussi la préparation des candidatures, la capacité des partis à former de nouveaux profils et le rapport entre renouvellement générationnel et expérience institutionnelle.

Les enjeux politiques et institutionnels

Dans l’opposition, certains soupçonnent déjà le pouvoir de chercher à s’offrir plus de temps. Cette crainte est récurrente en Afrique de l’Ouest, où les révisions constitutionnelles sont parfois perçues comme des outils de prolongation du pouvoir. Au Ghana, la suspicion est cependant contrebalancée par un élément important : la réforme prendrait du temps, entre procédures parlementaires, avis juridiques et référendum. Autrement dit, même si le débat est politique, sa traduction institutionnelle ne serait ni rapide ni mécanique.

Le contexte national compte aussi. Ghana a conservé une image de démocratie électorale solide, mais le pays traverse des débats exigeants sur la justice, l’équilibre des pouvoirs et la place de l’exécutif. Les tensions autour de la justice suprême, très commentées en 2025, ont rappelé que la confiance institutionnelle reste un sujet sensible. Dans ce cadre, toute réforme constitutionnelle est scrutée non seulement pour son contenu, mais aussi pour ce qu’elle révèle du rapport entre le pouvoir et les contre-pouvoirs.

Sur le plan économique, la question est concrète pour les entreprises, les administrations locales, les fonctionnaires et le secteur informel. Un mandat plus long peut offrir plus de visibilité aux politiques publiques, aux budgets pluriannuels et aux investissements. Mais il peut aussi créer un risque inverse si les garde-fous sont faibles : davantage de temps au pouvoir ne garantit pas davantage d’efficacité. Le débat ghanéen touche donc à la qualité de l’État, pas seulement à la durée du mandat.

Un signal pour toute l’Afrique de l’Ouest

Le Ghana appartient à la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dont les membres cherchent à concilier intégration régionale et stabilité constitutionnelle. Dans une sous-région marquée ces dernières années par des coups d’État, des transitions militaires et plusieurs révisions institutionnelles controversées, Accra tente de préserver une autre voie : celle d’un changement discuté dans les urnes et dans les institutions.

La portée continentale est réelle. La révision ghanéenne dira quelque chose de la manière dont un pays démocratique, en Afrique de l’Ouest, adapte ses règles sans rompre avec l’équilibre constitutionnel. Elle dira aussi si la modernisation politique peut se faire sans affaiblir le contrôle citoyen. En toile de fond, ce dossier rejoint un débat africain plus large sur la durée des mandats, le renouvellement des élites et la capacité des institutions à survivre aux alternances. À Accra, la réforme constitutionnelle n’est donc pas seulement une affaire de calendrier. C’est un test de maturité démocratique.