Un couloir vert au cœur d’un débat plus large
En République démocratique du Congo, les grands projets environnementaux ne sont jamais de simples annonces techniques. Ils disent quelque chose du cap choisi par Kinshasa : protéger un patrimoine naturel exceptionnel, ou laisser cohabiter cette ambition avec l’expansion des activités extractives. C’est précisément ce qui ressort aujourd’hui du dossier du Couloir vert Kivu-Kinshasa, présenté comme un instrument de conservation, mais déjà rattrapé par les logiques du pétrole et des mines.
Le sujet dépasse la seule RDC. Le Bassin du Congo est l’un des grands réservoirs climatiques de la planète. Ses tourbières stockent environ 29 milliards de tonnes de carbone, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, et le bassin absorbe près de 1,5 milliard de tonnes de dioxyde de carbone par an. Dans cette zone, la RDC concentre à elle seule une part majeure des forêts intactes et une large portion des tourbières de la cuvette centrale.
Ce que Kinshasa a voulu créer
Le Couloir vert Kivu-Kinshasa a été annoncé le 22 janvier 2025 à Davos par le président Félix Tshisekedi. La présidence l’a alors décrit comme une réserve forestière tropicale protégée de 550 000 km², dont 285 000 km² de forêt primaire et 60 000 km² de tourbières intactes. L’objectif affiché était clair : préserver le Bassin du Congo, présenté comme le plus grand puits de carbone des forêts tropicales du monde, tout en soutenant une dynamique de développement et de cohésion territoriale entre l’Est et l’Ouest du pays.
Le projet est vaste. Il traverse un espace où vivent des communautés locales et des peuples autochtones, et où se superposent déjà aires protégées, forêts communautaires, activités agricoles et zones d’intérêt économique. Dans le contexte congolais, cette ambition s’inscrit aussi dans une trajectoire plus large : celle d’un pays qui veut apparaître comme “pays solution” face au dérèglement climatique, tout en cherchant des recettes, des emplois et des infrastructures dans un territoire immense et difficile à relier.
Les alertes lancées par Greenpeace Afrique
Le 27 juillet 2026, Greenpeace Afrique a publié une note d’orientation sur le Couloir vert Kivu-Kinshasa et demandé un moratoire immédiat sur tout nouveau projet pétrolier, gazier ou minier dans ce périmètre. L’ONG affirme que 72 % du Couloir chevauche des blocs pétroliers annoncés par le gouvernement, tandis que 22 % de sa superficie est déjà couverte par des concessions minières actives. Elle ajoute que 12,3 millions d’hectares de forêts et 6,5 millions d’hectares de tourbières se trouvent sous pression.
Selon l’organisation, cette situation fait naître une contradiction de gouvernance. D’un côté, l’État congolais met en avant un espace présenté comme vitrine de conservation. De l’autre, le même espace reste exposé à de nouveaux blocs pétroliers et à des titres miniers qui peuvent fragiliser les écosystèmes, les réserves de carbone et les droits fonciers des populations riveraines. Greenpeace souligne aussi que 63 % des forêts communautaires du Couloir se trouvent dans des zones soumises à des pressions extractives.
L’ONG appelle donc à déclarer le périmètre incompatible avec toute nouvelle activité extractive. Elle demande également le maintien du moratoire sur l’octroi de nouvelles concessions forestières et l’exclusion définitive des tourbières, des forêts à haute intégrité écologique, des aires protégées et des zones clés pour la biodiversité.
Ce que cela change pour l’État, les provinces et les communautés
Le cœur du problème n’est pas seulement écologique. Il est aussi institutionnel. La RDC a besoin de cohérence entre ses annonces climatiques, ses décisions foncières et ses choix miniers et pétroliers. Sans cette cohérence, le pays risque de perdre en crédibilité auprès de ses partenaires régionaux et internationaux, y compris ceux qui financent la conservation, la restauration forestière ou les mécanismes carbone. Greenpeace le dit sans détour : un espace présenté comme modèle mondial ne peut pas conserver cette promesse si les activités extractives continuent d’y avancer.
Pour les communautés locales, l’enjeu est plus concret encore. Là où les concessions se superposent aux usages coutumiers, les risques portent sur l’accès à la terre, aux forêts, à la chasse, à l’eau et aux ressources qui soutiennent l’économie informelle. Pour les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et des territoires traversés par le couloir, la question est donc à la fois environnementale et sociale. La conservation ne peut fonctionner durablement si elle est perçue comme un projet imposé d’en haut, sans consentement libre, préalable et éclairé.
Cette tension est ancienne en Afrique centrale. La Commission climat du Bassin du Congo, portée par la CEEAC, a justement été pensée pour coordonner les politiques régionales sur les forêts, les tourbières et le financement climatique. La RDC y occupe une place centrale, car elle concentre une grande partie du massif forestier et des stocks de carbone du bassin. En pratique, cela veut dire que chaque décision de Kinshasa a un effet de signal pour toute l’Afrique centrale.
Une portée régionale et panafricaine
Le Couloir vert Kivu-Kinshasa est désormais plus qu’un projet congolais. Il teste la capacité de la RDC à arbitrer entre deux modèles : d’un côté, la conservation fondée sur les droits et la protection du carbone naturel ; de l’autre, la valorisation rapide du sous-sol et des blocs pétroliers. À l’échelle de la CEEAC, de la Commission climat du Bassin du Congo et de l’Union africaine, le dossier dira aussi si l’Afrique centrale peut imposer sa propre lecture du développement, sans se laisser réduire à un simple espace de compensation climatique pour le reste du monde.
Le prochain point de vigilance se situe donc dans les actes plus que dans les slogans : publication des cartes de superposition, éventuel moratoire, règles de gouvernance des terres, et place réelle laissée aux communautés concernées. Pour Kinshasa, l’enjeu est immédiat. Soit le Couloir vert devient une politique crédible de conservation et de développement territorial. Soit il rejoint la longue liste des promesses environnementales contredites par les décisions économiques.